Auteur René Lemarchand
Cet article s’efforce de dresser un bilan de l’évolution politique du Tchad sous la présidence d’Idriss Déby, et plus particulièrement depuis 2003, lorsque l’accès à la manne pétrolière fait passer le taux de croissance économique de 1 % en 2001 à 48 % en 2004. Les retombées de la rente pétrolière ont généré de très fortes tensions. Les bouleversements socio-économiques, introduits par la mise en valeur des champs de pétrole se sont traduits par une aggravation des inégalités tant au niveau des régions qu’au sein de la société civile. Malgré les mécanismes de contrôle mis en place sous l’égide du « Collège de contrôle et de surveillance des revenus pétroliers », ceux-ci sont dans une large mesure utilisés par le régime pour consolider sont emprise sur la société et l’armée. Alors que la crise du Darfour provoque de graves divisions au sein des cadres Zaghawa, on peut s’interroger sur l’efficacité du pactole pétrolier comme moyen de colmater les brèches dans l’appareil militaire sur lequel repose la stabilité du régime.
This article assesses the political development of Chad during the presidency of Idriss Deby, in particular since 2003, when the country struck “black gold” and its rate of economic growth went from 1 % in 2001 to 48 % in 2004. The fallout of oil rent has led to significant tensions. Socio-economic upheavals resulting from the exploitation of oil fields have led to an increase in inequalities among regions as well as within civil society. Despite the control mechanisms put in place under the auspices of the country’s oil revenue control body, the bulk of the revenue was nevertheless used by the regime to strengthen its hold on society and the army. With the divisions among the Zaghawa officers caused by the Darfur crisis one can only wonder if oil windfall is an effective instrument for holding together the army on which the regime relies.
Le temps est loin où l'affaire Claustre – du nom de l'archéologue française prise en otage par le Front de Libération National du Tchad (Frolinat) d'Hissène Habré – personnifiait l'engagement de la France dans l'inextricable guerre civile qui suivit l'indépendance tchadienne (1965-1975), sans toutefois réussir à prévenir l'accès au pouvoir de son ravisseur, aujourd'hui inculpé de crimes contre l'humanité. Si la défense du pré carré n'est plus de mise, la présence militaire de la France au Tchad souligne la continuité de ses intérêts vis-à-vis de son ancienne colonie2. Mais celle-ci se situe dans un contexte radicalement différent de l'époque où la France s'efforçait d'endiguer les révoltes du Frolinat.
Notre propos n'est pas de retracer les vicissitudes de la politique de la France au cours des dernières décennies, mais, plutôt, de mettre en perspective la situation politique du Tchad à un moment critique de son histoire.
L'enjeu pétrolier
Aujourd'hui de nouveaux enjeux façonnent le devenir de cet immense pays, grand comme deux fois la France, peuplé de huit millions d'habitants, stratégiquement situé aux confins du Soudan à l'est, de la Libye au nord, de la Centrafrique au sud, du Cameroun, du Nigeria et du Niger à l'ouest. Dernier né des pays pétroliers africains, avec une capacité de production de 250 000 barils par jour, le Tchad s'est ouvert à de nouveaux acteurs tels que les majors américaines Exxon-Mobil et Chevron, et la société Petronas de Malaisie, la première détenant 40 % du capital du consortium, les deux autres respectivement 25 % et 35 %3. Sans l'intervention décisive d'un quatrième acteur, la Banque Mondiale, dans le financement du projet pétrolier, celui-ci serait probablement resté dans les limbes4. Au terme d'un long et difficile plaidoyer pour apaiser les inquiétudes d'ONG nationales et internationales5, la Banque peut s'enorgueillir d'une remarquable réussite technique.
Depuis la fin de la construction de l'oléoduc Doba-Kribi en 2003, long de 1 070 kilomètres, le Tchad a connu un taux de croissance économique spectaculaire, passant de 1 % en 2001 à 48 % en 2004. Malgré les promesses inscrites dans ces statistiques, les retombées du pétrole n'ont jusqu'à présent guère amélioré encore les conditions de vie de la population. Aujourd'hui, plus de 60 % des Tchadiens vivent en dessous du seuil de pauvreté. Le Tchad reste très vulnérable aux effets pervers du syndrome hollandais (dutch disease)6. La perturbation des circuits économiques traditionnels entraîne des bouleversements sociaux qui menacent la paix civile, tandis que s'approfondit le fossé entre la masse paysanne et les bénéficiaires de la rente pétrolière. Dans l'optique de beaucoup de sudistes l'argent du pétrole profite essentiellement aux élites du Nord, alors que le Sud est largement laissé pour compte.
La crise du Darfour conforte cette perception dans la mesure où, à travers elle, se réfractent de graves tensions au sein de l'armée : compte tenu de ses effectifs – 30 000 hommes, mais certains disent 50 000 – et des divisions qui la minent, on comprend pourquoi celle-ci revendique la part du lion du gâteau pétrolier.
Pour ceux qui s'interrogent sur l'avenir du pays, les augures ne se laissent pas facilement déchiffrer. Les plus optimistes font valoir les ressources financièrement conséquentes mises à la disposition du régime et misent sur sa capacité à se réinventer. L'évangile de la Banque mondiale trace la voie du salut : la construction institutionnelle voulue par les bailleurs de fonds évitera de tomber dans le péché de la mal-gouvernance, en l'occurrence le Collège de contrôle et de surveillance des ressources pétrolières (CCSRP)7 et le Groupe International Consultatif ce dernier nommé par la Banque mondiale. À ces mécanismes de contrôle s'ajoute l'obligation pour le gouvernement de consacrer 80 % des revenus de « l'or noir » au développement des infrastructures – routes, écoles, hôpitaux. Autant de facteurs qui suscitent l'espoir d'un mieux-être économique accompagné d'une ouverture politique. D'autres, au contraire, insistent sur les limites de cet exercice de transparence dans le cadre d'un régime qui reste néanmoins autoritaire. Dans un récent rapport, la Banque mondiale ne cache pas son inquiétude devant les nombreuses irrégularités relevées par le CCSRP, notamment l'opacité qui entoure les transferts de revenus pétroliers, les retards et le favoritisme qui accompagnent les passations de marché, la surfacturation des prestations de biens et de services. Ces désillusions sont partagées par nombre de Tchadiens. Ceux-ci constatent, non sans amertume, que les promesses de la Conférence nationale souveraine de 1993 sont restées sans lendemain. Dans son message à la nation, le 4 décembre 1990, soit trois jours après sa prise de pouvoir, Idriss Déby évoquait « le plaisir immense (…) d'avoir contribué à l'éclosion du cadeau le plus cher que vous espériez. Ce cadeau n'est ni l'or ni l'argent : c'est la liberté !8 ». Par une triste ironie du sort, l'argent afflue aujourd'hui dans les caisses de l'État alors que la liberté a manifestement manqué son rendez-vous avec l'histoire.
Les chefs de guerres se suivent…
Apparemment, le Tchad vit son présent comme une réplique d'un passé qui rappelle l'époque d'Hissène Habré. Dans un cas comme dans l'autre, un chef de guerre d'origine nordiste – l'un Toubou (Habré)9, l'autre Zaghawa (Déby), tous deux héritiers de traditions guerrières, « gens du roc et du sable »10 – jouit d'un pouvoir fort, reposant principalement sur l'armée et dont l'image en termes de droits de l'homme n'est pas sans tâche. Aujourd'hui comme hier, l'hégémonie du Nord sur les populations du Sud s'accompagne de graves tensions ethno-régionales, débouchant régulièrement sur des violences intercommunautaires. À croire que la logique de ces parallélismes s'inscrit dans l'atavisme d'un cousinage ethnique : l'ancien chef d'état-major d'Hissène Habré appartient à un groupe ethnique culturellement très proche de l'ensemble Toubou. Comme le rappelle Jean Chapelle, les Zaghawa ne sont que l'une des composantes de ce grand ensemble des « nomades noirs du Sahara », et à ce titre, ajoute-t-il, « peuvent être considérés comme faisant partie de la race (sic) Toubou »11.
… mais ne se ressemblent pas
Néanmoins, la similitude entre les deux régimes est moins évidente qu'il n'y paraît. Par leur ampleur, les crimes d'Hissène Habré dépassent de loin ceux du régime qui lui a succédé. C'est par milliers, en effet, que furent exterminés les opposants et supposés opposants du chef Toubou, certains sous les tortures, d'autres morts de faim et de maladie dans la sinistre prison souterraine de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS)12. Si l'on se souvient qu'Hissène Habré était à l'époque allié à l'oncle Sam contre la Libye, il n'est guère étonnant que la DDS ait été financé par les Américains, à concurrence, dit-on, de 5 millions de francs CFA par mois13. Selon la commission d'enquête mise en place en décembre 1990, plus d'un millier de détenus auraient perdu la vie dans la prison de la DDS entre 1982 et 1990, beaucoup sous la torture14. Quant au nombre total de personnes exécutées à Ndjamena sur ordre de Hissène Habré, celui-ci est évalué par le président de la commission d'enquête, Mahamat Hassan, à environ 10 00015. Dans un contexte où le moindre soupçon est preuve de culpabilité et où l'appartenance ethnique nourrit le soupçon, l'existence de partis d'opposition, même minoritaires, est impensable. Inconcevable également l'épanouissement d'une presse libre, d'une société civile autonome.
Autant de domaines où le régime actuel, si contraignant soit-il, se différencie de son prédécesseur. Même si le Mouvement patriotique du salut (MPS) détient une majorité écrasante à l'Assemblée nationale, avec 113 sièges sur 155, quatre partis d'opposition y sont représentés. Aucun ne peut infléchir la politique du gouvernement, mais tous peuvent le critiquer. La presse reste très surveillée. Les mandats d'arrêt lancés contre les journalistes jugés séditieux en sont la preuve. Mais si l'autocensure est de rigueur, celle-ci n'exclut pas une certaine liberté d'expression, comme peuvent le constater les lecteurs de journaux tels que Ndjamena Bi-Hebdo, L'interrogation, Le Temps, Notre Temps, etc. La société civile, enfin, fait preuve d'une étonnante vitalité, inconnue du temps d'Hissène Habré. En témoigne le foisonnement d'ONG. C'est par centaines que se comptent les associations humanitaires, religieuses, culturelles, socio-professionnelles, qui aujourd'hui font partie du paysage social. Nombre d'entre elles se signalent autant par leur autonomie que par le courage et les capacités de leurs dirigeants. C'est le cas de l'Association pour la promotion des libertés fondamentales au Tchad, et la Ligue tchadienne des droits de l'homme qui témoignent et dénoncent les injustices.
Le poids de l'armée
S'il est vrai que le système actuel n'est pas le clone du précédent, force est de constater que les problèmes les plus urgents – notamment la restructuration de l'armée et le mécontentement des populations du Sud – font partie de l'héritage empoisonné qu'Hissène Habré a légué à son successeur. Le cas de l'armée est particulièrement probant. Celle-ci, en forme de pyramide inversée, ne comprend pas moins de 60 généraux et 256 colonels, presque tous d'origine Zaghawa, pour des effectifs dont les estimations varient entre 30 000 et 50 000 hommes. Ceux-ci englobent la Garde républicaine, la Garde nationale et nomade du Tchad, les deux piliers du régime, se chiffrant respectivement à 6 000 et 3 000 hommes, et l'Armée nationale tchadienne. Exclus de cette comptabilité sont les quelque 27 000 combattants, la majorité en provenance de l'armée d'Hissène Habré, démobilisés en 1992 et 1996, suite au programme de démobilisation et de réinsertion décrété par le gouvernement. Au début, plutôt que de rendre ces combattants à la vie civile, et sans doute pour mieux les contrôler, Idriss Déby jugea préférable de les incorporer dans son armée, se trouvant ainsi du jour au lendemain à la tête d'un appareil militaire hypertrophié. Le dégraissage entrepris dans les années 1990, dont les résultats allaient s'avérer déplorables, laissait intact les commandements. Les promotions effectuées au cours des dix dernières années, la plupart répondant à des considérations d'ordre politico-ethnique, ne font que renforcer l'allure hydrocéphale de cette armée, et pèsent lourdement sur le budget de l'État.
Quant au programme de démobilisation et de réinsertion, le moins qu'on puisse dire est qu'il fut un échec. La réinsertion a rarement suivi la démobilisation. Malgré les généreux financements de la France, de la coopération allemande (GTZ) et de la Banque mondiale, une infime proportion des démobilisés a trouvé sa place dans leurs milieux d'origine. Mauvaise gestion du Comité de réinsertion, détournements de fonds, méconnaissance du milieu, insuffisance des structures d'accueil, autant de facteurs qui ont conduit à l'échec. Les conséquences n'ont pas tardé à se manifester : une fois épuisées les primes de démobilisation, nombre de bénéficiaires ont rejoint les rangs des coupeurs de routes et autres bandits de grand chemin16.
En tant que phénomène social d'ampleur régionale, puisqu'il touche également le Nord du Cameroun et la RCA, le banditisme rural répond à un impératif de survie qui dépasse le cas des combattants déflatés. Ses racines sont indissociables de la situation de précarité économique qui affecte toute la région du lac Tchad et les zones frontalières. C'est dans ce contexte de grand dénuement qu'il faut comprendre l'insécurité chronique qui gagne les provinces du Sud. Mais ceci n'est pas sans rapport avec la transformation du paysage ethnique.
La fracture Nord-Sud
Ce que certains nomment « l'invasion venue du nord » est en effet l'élément capital derrière la montée des antagonismes Nord-Sud. Dès la prise de pouvoir d'Hissène Habré en 1982, on assiste à des infiltrations massives d'éleveurs, de commerçants, de cadres administratifs en provenance du BET (Borkou-Ennedi-Tibesti) ou ces zones sahéliennes – phénomène par ailleurs fortement stimulé par les sécheresses répétées qui ont affecté ces zones et poussé des centaines d'éleveurs vers les pâturages du Sud. Le mouvement prend une nouvelle ampleur sous Idriss Déby. À la résistance des chefs de guerre Codos (abréviation de commando), la plupart d'origine Mbaye et Ngambaye17, succède la rébellion du Comité de sursaut national pour la paix et la démocratie (CSNPD) en 1992-1993, puis celle des Forces armées pour la république fédérale (FARF) de Laokein Bardé, brutalement réprimée en 1998. À Moundou, plus d'une centaine de partisans des FARF ainsi que des civils sont massacrés par l'armée. Leur chef réussit à s'échapper, mais sera tué plus tard dans des conditions non élucidées. La fin de la résistance armée ne diminue en rien l'insécurité née des affrontements de plus en plus fréquents entre éleveurs et agriculteurs ou simples commerçants venus du Nord (surtout Gorane et Kreda) et autochtones. Jouissant d'une grande impunité, les éleveurs font trop peu d'efforts pour empêcher leur bétail de saccager les champs des cultivateurs, provoquant ainsi de multiples accrochages. Comme le montrent les événements de Bebedjia en novembre 2004, il suffit d'un incident mineur pour déclencher de graves affrontements intercommunautaires18.
Derrière les violences ponctuelles qui mettent aux prises les agriculteurs et les éleveurs se cristallise une opposition entre chrétiens et musulmans. Les douzaines de mosquées et d'écoles coraniques qui fleurissent aux alentours de Moundou, Moissala et Sahr sont le signe emblématique des avancées de l'Islam en pays Sara. Nettement minoritaires par rapport aux chrétiens, les gens du Nord sont néanmoins perçus comme un vecteur de prosélytisme. Bien que l'Islam tchadien soit traditionnellement très tolérant, la prédication islamiste se teinte parfois d'un radicalisme qui inquiète, et que certains attribuent à l'influence des imams purs et durs, d'autres aux prises de positions d'intellectuels musulmans engagés, comme par exemple Mahamat Hissène, premier vice-président de l'Assemblée nationale et figure de proue de l'Union des cadres musulmans. La question de l'islamisme apparaît dans des contextes très divers, comme celui du code de la famille, sujet particulièrement délicat, mais aussi dans le cadre d'une éventuelle poussée du terrorisme islamique. La capture dans le Tibesti, en mars 2004, de « l'étrange Ben Laden du Sahara » – un ancien officier algérien acquis à la guérilla du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, connu sous le nom d'Abderrazak El-Para – a donné une publicité inattendue à la menace terroriste19. Celle-ci, cependant, était déjà très présente à l'esprit des militaires américains chargés de la mise en œuvre de « l'initiative pan-sahélienne » (Pan-Sahel Initiative [PSI]), un programme de détection et de prévention anti-terroriste qui englobe le Tchad, le Mali, la Mauritanie et le Niger20. Plus que l'effet dissuasif de la PSI, l'attachement de la majorité des Tchadiens au principe de la laïcité, y compris ceux du Nord, rend improbable dans un avenir proche le basculement du pays dans le camp de l'Islam radical, nonobstant la présence de prédicateurs venus du Soudan.
Les retombées de la crise du Darfour
Beaucoup plus sérieuse, en revanche, est la menace que représente la crise du Darfour pour la stabilité du régime. Les données du problème sont complexes et dépassent largement les tensions nées de la présence de quelques 210 000 réfugiés le long de la frontière soudano-tchadienne. Les circonstances de la prise de pouvoir par Idriss Déby nous donne l'un des fils conducteurs. Un autre nous est fourni par les rivalités inter-claniques au sein du groupe Zaghawa21. Loin de former un ensemble homogène, ceux-ci sont divisés en sous-groupes distincts, les Bideyat, les Kobe, les Borogat. Aujourd'hui, les discordes entre Kobe et Bideyat sont au cœur du conflit qui divise le commandement militaire. Les premiers, à cheval sur la frontière, ont constitué le fer de lance de l'armée recrutée par Idriss Déby dans le Darfour pour chasser Hissène Habré et accéder au pouvoir en 1990. Or, depuis l'éclatement de la crise en 2003, le sous-groupe Kobe a changé de camp. Tandis que les Four et les Massalites soutiennent l'Armée de libération du Soudan (ALS)22, les Kobe du Soudan, se sont massivement ralliés au Mouvement pour la justice et l'égalité, dirigé par Khalil Ibrahim, lui même d'origine Kobe, dont les sympathies idéologiques sont assez proches, dit-on, du Front islamique d'Hassan Turabi. On comprend pourquoi ces derniers sont animés d'un profond ressentiment vis-à-vis des autorités de N'Djamena. Non seulement ils n'ont reçu aucune assistance, mais la décision d'Idriss Déby de donner son appui à une faction rivale – le Mouvement national pour la réforme et le développement, dont le chef de file n'est autre que son ancien compagnon d'armes, Jibril Abdel Karim Tek – ne peut qu'envenimer une situation déjà très tendue. Trop soucieux de maintenir une apparence de neutralité, en partie en reconnaissance des services rendus par Khartoum en 1990, Idriss Déby se voit maintenant la cible de critiques acerbes de la part des éléments Kobe, non seulement au Soudan, mais au sein même de son armée, et de la part de nombreux cadres administratifs de même origine. Les sanctions dont certains ont été l'objet ne sont pas faites pour calmer le jeu23.
L'équation se complique encore davantage lorsqu'on considère le grand nombre d'Arabes tchadiens ralliés aux janjawid, et impliqués dans les atrocités commises contre les populations du Darfour. À l'attraction d'une ethnicité partagée s'ajoute une profonde méfiance vis-à-vis de leurs voisins Zaghawa. Les éleveurs arabes en particulier ont été parmi les premiers à faire les frais de l'indiscipline notoire des troupes d'Idriss Déby après son accession au pouvoir. Comme le relève Buijtenhuijs, « ces mêmes combattants zaghawa sévissaient ailleurs (qu'à N'Djamena) et notamment dans le Ouaddai, où ils volaient le bétail des ruraux pour le vendre au Darfour, au-delà de la frontière. D'autres hommes en uniforme montaient des barrières sur les routes, dans le Sud du pays surtout, rançonnant les voyageurs et assassinant parfois ceux qui rechignaient à s'acquitter de ces dîmes illégales »24. Un comportement apparemment enraciné dans les normes des Zaghawa : comme nous avouait l'un d'eux, « chez nous le concept de vol n'existe pas. Il se ramène à un rapport de force où le plus fort a raison du plus faible ». À terme, cependant, la présence de ces « volontaires » aux cotés des janjawid pourrait répondre à une stratégie de plus grande envergure – réplique de celle utilisée par Idriss Déby en 1990 pour prendre le pouvoir à N'Djamena – pour s'attirer le soutien de Khartoum. On comprend ainsi l'émoi suscité aussi bien à Khartoum qu'à N'Djamena par les accusations lancées par Idriss Déby contre le gouvernement d'Omar Hassan El Bashir, le tenant responsable de vouloir déstabiliser le Tchad en recrutant des miliciens parmi les Arabes tchadiens25.
Quelles voies de sortie?
Il est plus facile d'identifier les difficultés auxquelles est confronté le régime que d'en tracer des voies de sortie. L'idée d'un retour à la démocratie défie la logique de l'histoire autant que la loi du nombre. Le Tchad n'a jamais connu la démocratie, et le projet « libéral » conçu par Idriss Déby au début de son mandat n'a guère de chance d'être ressuscité : on voit mal comment une ethnie représentant 1 % de la population pourrait consentir à son suicide politique par la voie des urnes. La possibilité d'une résistance armée sudiste débouchant sur un changement de régime semble tout aussi fantaisiste. Aussi longtemps que l'appareil sécuritaire restera entre les mains des gens du Nord, le Sud restera l'otage des rapports de force institués depuis la dictature d'Hissène Habré. Spéculer sur l'issue d'un bras de fer entre Bideyat et Kobe est non moins hasardeux. Même si les rivalités entre « clans » sont indéniables, l'imbrication des solidarités transfrontalières rend le dénouement de la crise difficile à évaluer. Un coup d'État militaire appuyé sur une coalition d'éléments Kobe et Twer d'origine tchadienne et soudanaise n'est pas à exclure. En revanche, la menace que soulève l'implication des Arabes du Tchad dans la guerre du Darfour pourrait avoir l'effet contraire et cimenter les liens entre Zaghawa face à l'ennemi commun. Plusieurs incertitudes caractérisent la période actuelle. L'une se rapporte à l'état de santé du président Déby. La disparition prématurée du chef de l'État pourrait donner lieu à un transfert de pouvoir à son fils Ibrahim, même si Idriss Déby s'en défend en déclarant dans une interview à Radio France Internationale que le Tchad n'est pas une dynastie. Une autre a trait à la politique de Khartoum face à la crise diplomatique engendrée par les accusations d'ingérence portées par N'Djamena. Reste enfin à savoir quelle sera l'attitude de la France en présence de cet imbroglio. Par sagesse diplomatique ou par opportunisme, elle a donné son appui, durant des années, à chacun des régimes au pouvoir depuis l'indépendance, de François Tombalbaye à Idriss Déby en passant par Hissène Habré. Pour le moment, rien n'indique que la France s'opposerait par principe à un changement de régime, mais rien ne prouve qu'elle ait trouvé une solution de rechange au régime en place.
Notes
[ 1] René Lemarchand, professeur émérite, Université de Floride (Gainesville, FL).
[ 2] Sous le nom d’Épervier, mis en place du temps d’Hissène Habré, aujourdhui rebaptisé « Éléments de la France au Tchad (EFT) », les effectifs militaires de la France se chiffrent à un millier d’hommes et 30 coopérants.
[ 3] En novembre 1999, pour des raisons mal éclaircies, Elf se retirait du consortium qui jusqu’alors comprenait Esso (40 %), Shell (40 %) et Elf (20 %). Parmi les raisons invoquées, Simon Tulipe cite « un souci de rompre avec une image de marque écornée par un passé pétrolier controversé en Afrique (répression au pays ogoni, affaire Elf en France) ». Simon Tulipe, « Le bassin tchadien à l’épreuve de l’or noir », Politique africaine, n° 94, juin 2004, p. 61, n° 5.
[ 4] Evalué initialement à 3,7 milliards de dollars, le coût global du projet fut revu à la hausse en octobre 2004 pour atteindre 4,2 millards. La participation de la Banque Mondiale se monte à 292,9 millions de dollars, auxquels s’ajoute un apport de 41,5 millions de la Banque Européenne d’Investissement.
[ 5] Notamment Agir Ici et Survie, Greenpeace et l’Environmental Defense Fund. Pour une excellente analyse des débats suscités par le projet pétrolier, voir Sebastian Mallaby, The World’s Banker: A Story of Failed States, Financial Crises, and the Wealth and Poverty of Nations (The Penguin Press, 2005).
[ 6] L’expression dutch disease trouve sa source dans les conséquences inattendues de la découverte de gaz naturel en Hollande en 1959 : l’augmentation du taux de change du florin eut pour résultat de rendre moins compétitives les exportations en provenance des autres secteurs de l’économie. Sur les retombées socio-économiques du projet pétrolier, voir le remarquable travail de Géraud Magrin, Les enjeux d’un enrichissement pétrolier en Afrique Centrale : Le cas du Tchad, avant-propos de Roland Pourtier, Paris: Grafigeo, 2003-22.
[ 7] Celui-ci comprend quatre représentants de la société civile, deux députés, le directeur du Trésor, le directeur de la Banque des États d’Afrique centrale, et un magistrat.
[ 8] Cité dans Robert Buijtenhuijs, La Conférence nationale souveraine du Tchad : un essai d’histoire immédiate (Karthala, 1993), p. 15.
[ 9] Hissène Habré est un Anakaza d’Oum Chalouba, rattaché à l’ensemble Gorane. Ceux-ci sont souvent identifiés comme Toubou par les gens du Sud. C’est aussi l’étiquette utilisée par Jean Chapelle dans son ouvrage classique sur les « nomades noirs du Sahara ». (Voir note 10 infra).
[ 10] J’emprunte l’expression au titre du précieux recueil de textes édités par Catherine Baroin, en hommage à Charles et Marguerite Le Cœur, Gens du roc et du sable : les Toubou (Éditions du CNRS, 1988).
[ 11] Jean Chapelle, Nomades noirs du Sahara (L’Harmattan, 1982), p. 376.
[ 12] Voir l’émouvant témoignage de Zakaria Fadoul Khidir, Les moments difficiles : dans les prisons d’Hissène Habré en 1989 (Sepia:1998).
[ 13] Voir Jean-Paul Jean, « Des crimes longtemps ignorés au Tchad », Le Monde Diplomatique, novembre 1991, p. 24.
[ 14] « Les détenus étaient systématiquement torturés. Les photographies des personnes libérées le 1er décembre 1990 mettent en évidence les traces de brûlures à l’électricité, les poignets coupés par des cordelettes serrées. Une personne a la bouche, la joue et l’épaule brulées. Les tortionnaires lui ont mis dans la bouche le pot d’échappement d’un Toyota avant de mettre le moteur en accélération au maximum. Les détenus étaient attachés de longues heures sur le ciment, pieds et poings liés derrière le dos, le sang ne pouvant plus circuler. Les bastonades à coup de câble électrique, de lanière, étaient la règle. Les tortionnaires faisaient boire des litres d’eau jusqu’à suffocation (…). La plupart des détenus mouraient d’épuisement » (ibid., p. 24).
[ 15] Ibid.
[ 16] Pour une captivante analyse du banditisme rural, voir Saibou Issa, « L’embuscade des abords du sud du Lac Tchad », Politique africaine, n° 94, juin 2004, p. 82-104, ainsi que l’importante contribution de Janet Roitman, Fiscal Disobedience: An Anthropolgy of Economic Regulation in Central Africa (Princeton, 2005).
[ 17] Ceux-ci sont parfois assimilés à l’ensemble Sara, le groupe numériquement dominant dans le Sud, surtout au Logone et Moyen-Chari, et politiquement dominant au Tchad sous le régime de François Tombalbaye (1960-1974). Ils conservent néanmoins une conscience aiguë de leurs particularismes culturels, comme d’ailleurs beaucoup d’autres groupes inclus dans l’ethnie Sara (Madjingaye, Kaba, Daye, Goulaye, etc.).
[ 18] Voir « Sur les cendres de Bebedjia », N’Djamena-B-Hebdo, 814, 25-28 novembre 2004, « Bebedjia à feu et à sang », L’interrogation, n° 40, 15-30 novembre 2004.
[ 19] Voir Salima Mellah et Jean-Baptiste Rivoire, « Enquête sur l’étrange Ben Laden du Sahara », Le Monde Diplomatique, février 2005, p. 4-5.
[ 20] Le problème du terrorisme islamique dans les pays du Sahel est le sujet d’un excellent rapport du Crisis Group, « Islamic Terrorism in the Sahel: Fact or Fiction? », Crisis Group, Africa Report, no. 92, 31 mars 2005. Sur la PSI, voir Stephen Ellis, « Briefing: The Pan-Sahel Initiative », African Affairs, vol. 103, no. 412, juillet 2004, p. 459-466.
[ 21] Le nom Zaghawa est d’origine arabe pour désigner ceux qui, entre eux, se nomment Beri.
[ 22] Roland Marchal note également le soutien des Zaghawa Twer : il constate leur retour au Tchad et leur « disponibilité à en découdre pour se défendre face à des incursions de groupes arabes liés souvent à leur passé tchadien ». « Le conflit du Darfour, point aveugle des négotiations nord-sud », Politique africaine, n° 95, octobre 2004, p. 141.
[ 23] À la suite de rumeurs de coup d’État, en mai 2004, deux éminents représentants du « clan » Kobe, les frères Tom et Hissene Erdimi, respectivement coordinateur du projet pétrole (et géophysicien à la faculté des sciences exactes et appliqués de l’université de N’Djamena) et président du conseil d’administration de la Cotontchad, furent démis de leurs fonctions.
[ 24] Buijtenhuijs, op. cit., p. 27.
[ 25] S. Braquehais, « La rupture est consommée entre le Tchad et le Soudan », Libération, 11 avril 2005.
Auteur René Lemarchand, professeur émérite, Université de Floride (Gainesville, FL).
