Publié le jeudi 12 janvier 2012
« Vice de forme ». La justice sénégalaise n’a visiblement plus que cette expression à la bouche face aux demandes d’extradition itératives de l’ancien président tchadien, Hissène Habré, formulées par la Belgique.
C’est ce qu’on finit par en déduire face au refus d’extradition du dictateur tchadien, qui a élu domicile au Sénégal, opposé pour la deuxième fois par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dakar à la requête d’extradition introduite par la justice belge. Comme lors de la première demande, le même motif, à savoir le vice de forme, a été invoqué pour justifier le refus de la décision.
Dans les détails, on apprend que la Belgique a été renvoyée à revoir sa copie pour deux raisons principales. La première est la non-conformité de la requête avec les dispositions légales en matière d’extradition avec, par exemple, la production de photocopies des documents en lieu et place d’originaux. La deuxième raison est l’absence du dossier du procès-verbal de l’arrestation et de la mise en tôle de Hissène Habré. En d’autres termes, des preuves de l’incarcération de celui qui a été président du Tchad de 1982 à 1990 avant de fuir son pays. Pour que l’on puisse parler d’une quelconque extradition, il faut que l’ancien chef d’Etat soit avant tout détenu au Sénégal. Or, il vit comme un poisson dans l’eau au pays de la Téranga depuis maintenant 22 ans.
L’extradition de Hissène Habré ressemble désormais à une course d’obstacle pour la Belgique qui s’est pourtant proposée de traiter ce dossier au nom de la compétence universelle de sa justice, et ce, après la volonté manifeste du Sénégal de ne pas le faire. Dans cette course, la Belgique n’a même pas franchi le tout premier obstacle. Ce deuxième refus d’extradition est également la deuxième fois que ce pays butte contre le même obstacle. Alors qu’on n’est même pas entré dans le fond du dossier !
La Belgique est prévenue : cette demande de procédure ne sera pas une partie de plaisir. Si jamais elle parvenait à franchir cet obstacle des formes qui est brandi à tout bout de champ, d’autres obstacles ne manqueraient pas de surgir. Déjà, il y a un qui se profile : l’incompétence de la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Dakar. C’est, en tout cas, ce qu’il faut comprendre de la réaction d’un des avocats de Hissène Habré après ce deuxième rejet de la requête belge. Pour Me Cire Cledor Ly, la Cour d’appel s’est déjà déclarée incompétente et les Belges harcèlent inutilement la justice sénégalaise. A son avis, la messe est dite et il faut laisser son client tranquille. Toutefois, il n’est pas tout à fait sûr que son vœu sera entièrement exaucé. En effet, il ne souffre d’aucune contestation que les huit années de Habré au pouvoir ont été marquées par des exactions qualifiées aujourd’hui de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture.
Les victimes, dont certaines sont toujours vivantes, sont aussi la preuve vivante que des crimes de toutes sortes ont bien été commis quand il était aux affaires. Lesquelles victimes se sont même regroupées dans l’Association des victimes des crimes du régime d’Hissène Habré (AVCRHH). Maintenant, il reste à savoir s’il en est coupable ou pas. Et il n’y a qu’un procès en bonne et due forme au cours duquel il aura l’occasion de se justifier, de se défendre qui pourrait tirer la situation au clair. Or, c’est ce procès que le Sénégal ne veut pas organiser après avoir eu le feu vert de l’Union africaine ainsi que la promesse des moyens pour le faire. La mauvaise volonté est manifeste du côté sénégalais. D’où cette attitude de la justice sénégalaise à qui le chef de l’Etat a confié un rôle pas du tout agréable dans cette affaire.
Abdoulaye Wade s’abrite derrière elle pour ne pas prendre lui-même la responsabilité d’extrader Hissène Habré qui est aujourd’hui plus Sénégalais que Tchadien par le biais des alliances. Il ne faut pas oublier son appartenance à la confrérie des Tidjanes et ses accointances avec celle des Mourides. Pourtant, la décision d’extradition n’est pas seulement judiciaire ; elle est aussi politique. La preuve : Wade avait décidé en juillet 2011 d’extrader son hôte dans son pays le Tchad, avant de se raviser sous la pression, dit-on, des guides spirituels des confréries (les Khalifes) qui ont une très grande influence sur les hommes politiques qui s’arrachent leurs consignes de vote (« djiguel ») à prix d’or.
A l’époque, il n’avait pas eu besoin d’une décision de justice. D’ailleurs, N’Djamena n’avait pas introduit une demande dans ce sens. Mais voilà que la Belgique multiplie les requêtes et on lui fait voir des vertes et des pas mûres. Il est donc établi que si Wade veut expédier Hissène Habré en Belgique, il n’a pas besoin d’une décision de justice. Mais il ne veut pas le faire. Il use de subterfuges sans toutefois le dire ouvertement.
C’est la raison pour laquelle il s’abrite derrière la justice tout en sachant que celle-ci ne prendra jamais une décision d’extradition surtout en Belgique sans, bien sûr, remettre en cause l’indépendance du troisième pouvoir sénégalais. De quoi donner raison au président de l’AVCRHH, Clément Abaïfouta, qui, en réaction à la dernière décision de la Cour d’appel de Dakar, a déclaré que « cette histoire de vice de forme n’est qu’un prétexte ». Avant d’ajouter que « Wade ne veut pas que Hissène Habré soit jugé ».
Tout est donc dit : tant que Wade sera au pouvoir, Hissène Habré peut être assuré qu’il ne sera jamais inquiété ni par la justice sénégalaise, ni par celle d’un autre pays. L’ancien dictateur pourrait avoir du souci à se faire si son protecteur, candidat à sa propre succession à l’élection présidentielle de février prochain, n’est pas réélu.
La protection dont il bénéficie jusque-là pourrait ne plus être assurée par le successeur de Wade. En attendant, on n’y est pas et l’ancien homme fort de N’Djamena peut couler des jours paisibles sous les ailes protectrices du maître de Dakar.
"Le Pays"
