vendredi 6 janvier 2012, par Dokalyo Alphonse
L’une des déclarations fortes du Chef de l’Etat à l’occasion de son investiture porte sur les femmes qui constituent, à ses yeux, le levier du développement socioéconomique de notre société. Des déclarations qui risquent d’apparaître comme des slogans creux si elles ne sont pas suivies d’actes concrets.
"Femmes du Tchad, vous occupez une place à part dans mon projet de société ; vous en constituez le principal maillon. Ensemble, nous devons mettre fin à certaines pratiques traditionnelles néfastes qui retardent le plein épanouissement de la femme", a lancé le président de la République, Idriss Déby itno, lors de son discours d’investiture pour son troisième mandat. C’était le 8 août dernier. "Ces mauvaises pratiques s’appellent mariages précoces, excisions, grossesses non désirées et refus de la scolarisation des jeunes filles", a précisé le chef de l’Etat.
Cette liste figure parmi les nombreuses pesanteurs socioculturelles et religieuses qui marginalisent les femmes qui constituent pourtant, plus de 50% de la population tchadienne.
Sur le plan social par exemple, dans certaines sociétés, la femme n’est pas autorisée à prendre la parole et son avis n’est pas pris en compte. L’on trouve ces habitudes dans certaines ethnies qui pratiquent le lévirat. Selon cette coutume, la femme d’un homme décédé, est proposée en mariage au frère du défunt sans le consentement de la veuve. Dans d’autres sociétés, la femme n’a pas automatiquement accès à la propriété et aux moyens de production. D’autres encore, n’associent pas la femme à la gestion des biens de la famille.
Le poids des pesanteurs socioculturelles
En matière de succession, l’héritage n’est réservé qu’aux garçons au détriment de leurs sœurs. Certaines communautés refusent d’inscrire les filles à l’école. Elles doivent plutôt se consacrer aux travaux domestiques. Il existe des milieux où la femme a un accès limité aux services sociaux de base. Conséquence, le Tchad a un taux de mortalité maternel parmi les plus élevé au monde (1200 décès maternels pour 100 000 naissances vivantes). Par ailleurs, les violences basées sur le genre s’exercent de manière récurrente.
Les femmes tchadiennes sont aussi discriminées sur le plan politique ; elles sont peu associées à la prise de décision. Leur représentativité dans les instances politiques est très faible. Par exemple, la législature en cours compte 28 femmes sur 188 députés. 5 femmes sur quarante-un ministres composent l’actuel gouvernement.
Ce sont là autant des facteurs qui doivent constituer des défis pour les pouvoir publics. La lutte pour l’autonomisation des femmes passe par le combat contre ces pesanteurs socioculturelles. Or, la société tchadienne comme décrite ci-haut, reste très attachée à ses us et coutumes qui prônent la domination de l’homme sur la femme. Par exemple, le projet de code des Personnes et de la Famille en chantier depuis 2001, n’a pas toujours été adopté à cause des divergences religieuses. Alors que la Constitution du Tchad affirme la séparation entre l’Etat et les religions.
Un arsenal juridique sans effet concret sur la vie des femmes
De même, malgré l’adoption par le gouvernement d’un arsenal juridique dont, entre autres, la loi 006 de 2002 sur la santé de la reproduction, le code pénal ; la Convention contre l’élimination de toutes les formes de discriminations à l’égard des femmes (CEDEF qui garantissent et protègent les droits de la femme, les mutilations génitales féminines (MGF) persistent. De nombreux ateliers, campagnes de sensibilisation, causeries-débats et autres rencontres, sur ces pratiques traditionnelles, n’ont pas produit d’effets sur la conscience collective des tchadiens.
C’est une lutte qui s’annonce âpre pour Idriss Déby itno. Elle nécessite le concours de tous, et surtout celui de la femme qui doit davantage s’impliquer dans ce combat pour le respect de ses droits.
"Le droit s’arrache", souligne Mme Loum Elise Ndoadoumngué, secrétaire chargée des finances et des matériels au bureau politique du Mouvement Patriotique du Salut (MPS) et présidente de la Haute Cour de justice. Elle invite ses sœurs à sortir de leur torpeur et à s’engager dans le combat politique pour préserver leurs droits. Or, dit-elle, la lutte pour l’autonomisation de la femme est un combat politique. Car, selon elle, le peu d’engouement de la femme pour la chose politique, constitue l’un des freins à son épanouissement. "Nous allons aux communales, mais il est très difficile de trouver des volontés féminines qui se manifestent pour ces échéances", déplore-t-elle.
Rétablir l’équilibre dans le respect des droits
Mme Loum appelle les femmes à l’union. Il faut que les femmes, sans distinction politique, s’organisent pour se faire écouter, conseille-t-elle. Si les femmes accordent leurs violons, elles peuvent mener et gagner le combat de leur autonomisation, poursuit-elle. En étant unies, "nous devons donc prendre le chef de l’Etat au mot en lui exigeant 30% de quota aux femmes dans les instances de prise de décisions", explique la présidente de la Haute Cour de justice.
Elle salue, par ailleurs, l’engagement du Réseau des femmes ministres et parlementaires qui s’active pour l’émergence des femmes sur la scène politique. On vient de mettre sur pied un caucus des femmes à l’Assemblée nationale pour revendiquer nos droits ; c’est une structure qui regroupe toutes les sensibilités politiques. On a senti que les hommes ont accaparé tous les postes de responsabilité à l’hémicycle ; comme le bureau se renouvelle chaque année, nous allons nous s’appuyer sur le caucus pour être représentées de manière significative à l’Assemblée nationale quant aux postes de responsabilité et au positionnement dans les organisations interparlementaires, révèle Mme Loum.
Le combat politique ne suffit pas. Généralement la lutte des femmes pour le respect de leurs droits ne s’inscrit pas toujours dans une perspective de changement dans les rapports entre les hommes et les femmes. Très souvent, elles recommandent dans leurs discours au gouvernement de les associer étroitement à la gestion de la chose publique. Or, les hommes, au-delà des discours, sont toujours attachés à leurs us et coutumes qui perpétuent l’inégalité entre les deux sexes. Pour que les femmes soient épanouies, elles doivent d’abord lutter contre les pratiques discriminatoires, prendre les hommes politiques à leur propre jeu, par exemple en proposant une charte au président de la République qui exigerait que soit inscrit dans la Constitution le quota des femmes dans toutes les institutions de la République, dont le gouvernement, le parlement, etc. Ensuite mobiliser les associations des droits de l’homme et les médias pour son adoption. Car, l’on sait le peu d’efforts des autorités en faveur de l’amélioration de la situation de la femme dans les domaines de la scolarisation des filles, de la santé de reproduction, de l’approbation du projet de code des Personnes et de la Famille en souffrance dans les tiroirs.
S’appuyer sur les organisations de femmes existantes
Beaucoup des femmes s’organisent dans les associations dans les zones rurales comme dans les grandes villes et mènent des activités génératrices de revenus. Pour relever le défi de l’autonomisation, le président de la République doit s’appuyer sur ces structures en leur apportant des appuis financiers conséquents. C’est un atout que le gouvernement doit s’approprier pour le développement économique de notre pays. Le chef de l’Etat doit aider à la femme rurale à avoir accès à la terre car la terre est un facteur important de production, gage de son indépendance financière. Les pouvoirs publics doivent également faciliter à la femme la libre décision quant à la planification de naissance pour éviter les grossesses non désirées et les décès maternels.
Alphonse Dokalyo
