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Du travail de mémoire et de «l'invention du Sauvage»

Le musée du Quai Branly vient d’ouvrir au public une grande et belle exposition sur les zoos humains. Comme le montrent si bien les travaux de Pascal Blanchard, historien et commissaire scientifique de l’exposition, les zoos humains ont servi la propagande coloniale. Ces exhibitions publiques d’hommes et de femmes ont ainsi participé, jusqu’aux années 1930, à une idéologie associant l’Autre à l’exotique ou au monstrueux, à l’humilié que l’on observe, à distance, avec curiosité et dégoût.

Une exposition utile

Ce type d’expositions est nécessaire et salutaire. Il est ainsi donné à tout un chacun l’occasion de porter un regard distancié et rationnel sur ces plaies enfouies de notre Histoire. Cette exposition est très utile pour la mémoire sans laquelle il n’y a pas de civilisation. Le constat des faits, les conférences, les colloques, les séminaires, les projections de films et les débats qui se tiendront dans le cadre de cette manifestation viendront mieux nous éclairer sur le pourquoi et le comment de ces pages on ne peut plus sombres de l’époque contemporaine.

Mais, il nous faut aller plus loin. L’analyse rationnelle des méfaits du système colonial, de l’esclavagisme, ou les dénonciations du racisme suffisent-elles à panser les invisibles blessures de l’âme? Pour s’en convaincre, il suffit d’observer la vivacité du commerce de produits visant à blanchir la peau noire. Ou cette banale anecdote qui m’a été rapportée par un couple de psychiatre et de psychologue: l’histoire d’une femme d’origine antillaise, qui s’est fait sauvagement agresser et traiter de sale négresse. Pour toute réponse, la femme s’est excusée d’avoir la peau noire. L’histoire en dit long sur le traumatisme profond de cette personne et, par extension, de ces peuples qui n’ont pas connu d’«assistance psychologique» pour les humiliations dont ils ont été une cible collective.

Soigner le traumatisme

A mes yeux, les conséquences de la propagande coloniale et des zoos humains sur les mentalités africaines sont dramatiques. Quel avenir pour des peuples qui en sont arrivés à détester leur propre couleur de peau, donc à ne plus s’aimer? Pourquoi devant ce drame humain, les gouvernements des pays concernés ne mettent-ils pas en place des politiques de déconstruction de ce faux problème de couleur de peau qui, rappelons-le, n’a aucun sens au plan génétique et qui continue à entretenir un complexe d’infériorité de masse dans de nombreux pays, notamment en Afrique? Les idées fausses portent en elles autant d’injustices que les actions erronées.

Autrement dit, oui au regard historique, oui au travail de mémoire. Mais, préoccupons-nous aussi des conséquences des faits passés. Soignons nos civilisations et nos peuples dans leurs dimensions rationnelles, ainsi qu’émotionnelles.

Alphonse Tierou

Chorégraphe et auteur, entre autres de «Paroles de Masques. Un regard africain sur l’art africain» (éditions Maisonneuve et Larose).

http://www.slateafrique.com/79139/exhibitions-invention-du-sauvage