Tchad : Laïcité - quelle laïcité ?
Un débat très important est passé –presque- inaperçu il y a quelques semaines dans notre pays. Il s’est malheureusement arrêté aussi rapidement qu’il a commencé sans avoir de relais dans le public. Le sujet est en effet d’une délicatesse certaine et l’on ne saurait l’évoquer sans y laisser de plumes. C’est une question nationale d’importance qui ne doit pas être occultée et mériterait d’être traitée dès maintenant avant qu’il ne soit trop tard. Il ne sert à rien de se cacher sous un manteau de laïcité ou de nationalisme quand on sait que les braises d’un affrontement religieux ou régionalo-religieux sont encore ardentes au Tchad ; il est vrai que d’épaisses cendres les couvent encore, mais nous savons qu’elles pourraient s’envoler à la moindre bise : alors, pourquoi ne pas en parler ?
Dans la seconde quinzaine du mois de juin dernier, les Catholiques ont organisé un atelier de formation des formateurs d’observateurs électoraux, dans la perspective de probables élections communales, et après des élections présidentielles et législatives controversées. Ce qui nous paraît tout à fait normal et responsable de la part d’une grande institution nationale qui n’a pas marqué de parti pris en la circonstance.
Le ministre de tutelle lui-même n’y a pas vu de problème, puisqu’il y a délégué un représentant. Mais quand les Catholiques ont annoncé que les observateurs ne devaient pas seulement se contenter d’observer, mais qu’ils devaient dénoncer les élections si elles étaient truquées, cela n’a pas plu au pouvoir. Le ministre y est allé d’une réplique virulente où la menace le dispute à l’intimidation : assimilation à un parti politique, intégrisme déguisé, pas impardonnable franchi, mise en garde sévère…tous les ingrédients classiques ont été utilisés contre l’Eglise Catholique.
Celle-ci, assurément, est décidée à ne plus s’en laisser conter et, dans un communiqué signé de l’Union des Cadres Chrétiens du Tchad (UCCT), a remis vertement le ministre dans son fauteuil. Morceau choisi : « n’est-t-il pas du devoir de l’Eglise d’enseigner à ses fidèles le rôle qu’ils doivent jouer le jour des élections et surtout leur responsabilité dans la situation que vivent leurs concitoyens en portant leur choix sur tel ou tel candidat ? Où est donc le délit ? Pourquoi autant de peur, de menace, d’intimidation lorsque l’Eglise Catholique cherche à instruire ses fidèles, ce qui peut être utile pour la société tout entière ? NON ! Notre Eglise doit s’adapter aux réalités sociales et politiques de l’heure. Les citoyens chrétiens ne veulent plus vivre dans l’obscurantisme, la terreur, l’oppression, le mépris…
C’est contre tous ces aléas que la commission Justice et Paix s’est donnée la mission de sortir les chrétiens de l’ignorance de leurs droits et devoirs, de les aider à travailler pour que le Tchad soit une patrie de paix… A bon entendeur, salut ! »
Le débat aurait pu rester à ce niveau si la presse ne s’en était mêlée Les deux principaux journaux de la place, Le Progrès et N’Djaména bi-hebdo ont consacré à l’incident des commentaires inédits qui ont jeté l’huile sur le feu, mais sans provoquer, en notre connaissance, de réaction de l’une ou l’autre partie.
N’Djaména bi-hebdo a réservé toute la « une » du n° 600 du 4 juillet à l’affaire, par l’éditorial « une concurrence déloyale ?» et le dessin humoristique « l’Eglise Catholique diabolisée ». Le ton est mesuré, en dessous de la tonalité habituelle du journal qui, en l’espèce, a défendu les principes et s’est interrogé sur le bien-fondé du « tir nourri contre l’Eglise Catholique ».
Il n’y aurait rien à redire si le n° 602 n’avait réservé toute sa dernière page à la polémique. Sous le titre : « la politique de deux poids, deux mesures », le journal prend cette fois ouvertement position pour l’Eglise Catholique dont il cite tous les bienfaits et bonnes initiatives et tente d’assimiler le gouvernement au clergé musulman.Tout l’article est un mélange insidieux des positions du journal avec le communiqué de l’UCCT qu’il signe : la rédaction ! Comprenne qui pourra.
Le Progrès du 15 juillet 2002, lui, renvoie les deux premiers dos à dos, et présente l’affaire comme une position de la communauté chrétienne qui cherche à s’imposer aux autres au nom de la laïcité. Dans la droite ligne éditoriale du journal, l’article intitulé «le tamponnoir de l’Eglise Catholique » occupe deux pages, tandis que le billet quotidien « avec sourire » qui fait rarement sourire y est revenu. Sous la signature de son directeur de publication, le journal passe allègrement de l’information au commentaire, parfois confusément, mais avec insistance et sans jamais convaincre, contre l’Eglise Catholique.
Le Progrès écrit deux contre-vérités qu’il faut relever : le cheikh Hissein Hassan « aurait fustigé le comportement d’un candidat musulman de l’opposition, en demandant de soutenir un Musulman au détriment d’autres lors de la dernière présidentielle, il a essuyé tous les tirs francs, même de certains Musulmans. Le chef de la communauté majoritaire du pays est ainsi réduit au silence quant à son implication politique. Aujourd’hui l’on appuie, au contraire, l’église Catholique à s’immiscer dans les consultations électorales, sans voir aucun danger venir ».
En l’espèce, l’usage du conditionnel nous paraît quelque peu spécieux, voire vicieux, car le comportement du cheikh surnommé « colonel » dans la communauté musulmane dont il n’est nullement le chef, a été sans ambages et scandalisé plus d’un citoyen. D’autres ont été choqués par le fait que le cheikh n’ait pris en compte, lors de la dernière présidentielle, que les deux candidats issus du Nord et omis les deux autres du Sud. Le cheikh et les autres Musulmans Nordistes feraient-ils de la ségrégation régionale islamique, ou, y aurait-il deux poids deux mesures ? Nous sommes déjà au cœur du débat, car au fond, c’est la question religieuse qui est en cause, avec sa dimension politique tchadienne.
Une dizaine de fois, dans ce numéro, Le Progrès insiste sur l’aspect majoritaire de l’Islam au Tchad et affirme que ce fait seul pourrait donner le droit aux Musulmans de refuser, par exemple, la laïcité qui leur est imposée par une Constitution d’inspiration chrétienne ! Si cette affirmation grave devait être largement partagée au sein de la communauté musulmane, alors, il y a lieu de tirer la sonnette d’alarme, car notre pays couve une grave crise qui va nous exploser entre les mains à court terme. Cela donne des frissons dans le dos, car le phénomène rappelle la situation de 1979 où Hissein Habré a eu à galvaniser pour rassembler autour de lui des Musulmans, qui ont servi en définitive une cause qui était loin d’être la leur et n’a rien rapporté à leur religion. Vingt trois ans après, devons-nous revenir à la case de départ ? J’en ai bien peur.
L’Islam au Tchad a toujours été tolérant et cela est tout à son avantage. Ce qui veut dire que les accents guerriers de ce genre ne peuvent pas trouver d’écho dans l’opinion, puisque la communauté musulmane tchadienne est multiforme et se compte dans toutes les régions du pays. Si le journaliste du Progrès devait aller au bout de son idée, il devrait défendre clairement l’option d’une République islamique. Je crois qu’il a du lui-même mesurer les limites de cette démarche et n’a pas osé -pour le moment ?- franchir le Chari ! Il revient souvent de certains Musulmans tchadiens (intellectuels ?), qu’ils ne sauraient tolérer davantage la laïcité qui ne rime pas avec l’Islam ! Je me contenterai de citer le débat sur l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne dans JA/L’Intelligent du 15 décembre 2002 où Alain Faujas écrit : « quelle Europe voulons-nous construire ? Nous la voulons laïque, au sens français du terme, c’est-à-dire séparant nettement la sphère privée, à laquelle appartient la religion, de la sphère publique, où se règlent les affaires de la cité. Car c’est la seule façon de préserver la paix et d’éviter les ravages de l’intolérance et du tribalisme.
La laïcité n’est pas l’absence de religion, mais la coexistence des religions, des agnosticismes et des athéismes (…) La Turquie devra nous apporter cet islam sécularisé qui fera barrage à tous les fondamentalismes. » J’adhère parfaitement à cette opinion que je rapporte au Tchad. Ne nous laissons pas aveugler par l’ignorance qui prépare le lit de l’intolérance et du rejet de l’autre. En l’espèce, nous ne ferons jamais mieux que d’autres pays plus Musulmans que nous et qui nous entourent.
Ce qui me désole, avec mes coreligionnaires, c’est l’absence de débat. Le débat dans le monde d’aujourd’hui, par exemple, ne porte plus sur la religion au premier niveau, comme semblent s’y complaire certains Tchadiens. La question que les Musulmans se posent est de savoir comment mettre la religion au service de la démocratie et du développement, pour atteindre les performances démocratiques et sociales des sociétés avancées, sans les perversions qu’elles entretiennent en leur sein.
Les Musulmans de par le monde réfléchissent profondément à l’avenir en s’ancrant dans la modernité par la maîtrise de la science et de la technologie. De ce point de vue, ceux d’Asie, les plus nombreux de la planète, y sont arrivés, tandis que ceux du Proche-orient commencent à y arriver. Les guerres qui ensanglantent ces régions et la volonté américaine de réduire certains pays au silence est la réponse occidentale à la lutte des moins nantis de se frayer une voie et de s’imposer avec leur culture…et leur religion. Les Asiatiques sont respectés depuis quelques décennies tandis que les Arabes, avec les évènements que nous vivons, sont en train de l’être. Ce n’est qu’une question de temps.
Et les Noirs dans tout cela ? Le débat n’est pas exactement celui-là, mais il pourrait être dialectiquement le chemin pouvant guider les Tchadiens, en particulier les Musulmans du Tchad. Il me semble que l’Islam tel que vécu au Sénégal, Mali, Niger, Nigéria…ou même au Soudan voisin, plus militant et éclairé, ne porte pas les stigmates de l’arriération et de l’acculturation entretenue dans notre pays où la majorité musulmane n’atteint pas l’importance des pays cités.
D’ailleurs, de quoi peuvent se prévaloir les Musulmans tchadiens, sinon que de donner une mauvaise image de leur religion par les tares qu’ils inoculent ? Le Tchad, n’est-il pas depuis vingt-deux ans dirigé par des Musulmans qui ont fait de leur pays un non-Etat, une non-nation, sous-éduqué, acculturé-négativiste, livré à des hordes de tueurs, de pillards et de prévaricateurs qui, faute de se réclamer d’un combat pour l’Islam, l’utilisent grossièrement pour diviser le pays en deux ? Le gouvernement agit d’ailleurs dans cette ligne héritée du CCFAN dont on sait qu’il est encore le maître à penser idéologique de nos princes qui n’ont, malheureusement pour le Tchad, aucune autre vision politique.
Les exemples sont nombreux et édifiants. Au sommet de l’Etat, dans les structures politiques, administratives et militaires, la domination nordiste est patente, arrogante et révoltante car non justifiée et contre nature, parfois. Un coup d’œil sur l’organigramme de la présidence de la République ou de la haute hiérarchie militaire et paramilitaire est éloquent. La justice est rendue au détriment des sudistes, surtout quand elle l’est par les gendarmes dont on sait que presque tous les commandants de brigade sont issus de la même ethnie.
La même situation est observée aux douanes où, non seulement les Nordistes sont traités avec faveur, mais les responsables à tous les échelons détournent purement et simplement les recettes qui manquent gravement dans les caisses de l’Etat en faillite. Même dans le privé, où les talents ne manquent pourtant pas au sein de toute la communauté nationale, ce sont les Musulmans et singulièrement le clan, qui s’imposent aux autres Tchadiens. Le transport en commun urbain et rural, le charbon, le pétrole…tout est entre leurs mains. La difficile, devenue l’impossible cohabitation agriculteurs-éleveurs ne trouvera jamais de réponse tant que l’idée sous-jacente sera l’envahissement et l’occupation du Sud par les nomades.
Le mal est tellement profond qu’il n’épargne pas nos enfants. En effet, la brutalité grandissante dans les établissements scolaires est l’une des conséquences de cette mauvaise politique du MPS qui apprend aux enfants qu’ils sont supérieurs à leurs maîtres, surtout si ceux-ci sont issus du Sud. Le crime de l’élève qui a poignardé son professeur en est un exemple, et le manque de réponse de l’administration une preuve : on aurait pu, au moins pour l’exemple, exclure de l’école tchadienne tous ces adolescents fiers de leur crime. Au lieu de cela, c’est plutôt un haut responsable qui est venu se confondre en explications inopportunes. Ainsi va le Tchad nouveau d’Idriss Déby !
L’honnêteté voudrait que les Musulmans rasent les murs, par la faute de leurs chefs politiques.
Dans la phase actuelle de l’évolution du Tchad, ils portent une lourde responsabilité disqualifiante dans les échecs. Plus précisément et pour être juste, il s’agit de dénoncer leur avant-garde qui est une minorité agissante aux commandes. Comme en 1979, c’est elle qui prépare l’avenir du pays sur des bases totalement fausses.
La politique menée par Idriss Déby depuis douze ans est uniquement d’essence et d’inspiration tribalo-régionalo-religieuse, pour se perpétuer au pouvoir, au profit exclusif d’une infime minorité qui a le même mépris pour tous les Tchadiens. N’est-ce-pas Déby qui, il y a quelques années, pour justifier l’implantation d’un projet dans sa région, a voulu sensibiliser un expert étranger en évoquant l’exemple des Tutsis au Rwanda ?
Ceux des Nordistes qui, aujourd’hui, pensent bénéficier des privilèges du système, qui ne leur réserve en réalité que des miettes, se trompent lourdement et ils ne doivent pas entraîner la majorité dans leur erreur. Rares sont les hommes politiques qui dénoncent cette dérive qui porte atteinte à l’équilibre national.
Gouverner un peuple, c’est savoir gérer toutes les différences pour en faire une dynamique porteuse d’espoirs et de mobilisation. Or, sous Déby, il y a plusieurs Tchad et le Nord lui-même est divisé en plusieurs parties. Il suffit de cocher sur une carte les projets réalisés ou en cours d’étude et les infrastructures socio-économiques réalisées pour se rendre compte de l’ampleur des injustices érigées en politique de gouvernement. Et tout cela dans un capharnaüm où Déby lui-même ne se retrouverait pas, car c’est tout, sauf du développement. Il n’y a que la Banque Mondiale qui semble s’y retrouver, au grand dam des Tchadiens qui n’y comprennent plus rien !
Le dernier découpage administratif est une autre preuve de ce dessein machiavélique et de cette obstination à gouverner contre tout bon sens. Sous le régime du MPS, le Tchad est passé de quatorze préfectures et une quarantaine de sous-préfectures, à 13 régions, 48 départements et 205 sous-préfectures, dans le seul souci de placer des hommes et de multiplier des prébendes. Dans un but évidemment électoraliste, puisque l’on y retrouve toujours la même tonalité régionaliste qui servira lors des futures consultations électorales, puisque ce découpage fait largement la part belle au Nord. Certains y voient un jalon dans la perspective d’un probable référendum appelé à tordre le cou à la Constitution pour permettre à Déby de postuler un nouveau mandat.
Car toute la stratégie qui se met actuellement en place ne vise qu’à mettre Idriss Déby sur orbite pour un autre mandat de cinq ans, sinon plus. Ses partisans ont-ils conscience qu’en 2006 Déby aura dirigé le pays pendant seize ans pour rien ? Qu’il aura fragilisé le pays qui sera divisé en deux et n’aura amorcé aucun développement ? Comme j’ai eu à le souligner par ailleurs, le régime actuel est le plus tribaliste que le Tchad ait connu depuis l’indépendance. Un dernier exemple : tout le système financier est entre les mains d’une ethnie. Cela est de plus intolérable et accentue la division du pays.
Se demande-t-on pourquoi les fédéralistes gagnent de jour en jour du terrain ? C’est leur réponse à cette pratique d’exclusion systématique.
En conclusion, les patriotes du Sud et du Nord, fort nombreux malgré les apparences, doivent se mobiliser pour dénoncer et combattre cette politique qui hypothèque gravement l’avenir du pays. Car demain, ce sont les ressources du pétrole qui seront utilisées pour diviser davantage les Tchadiens et les opposer encore plus en Nordistes et Sudistes, chrétiens, animistes et musulmans, au profit d’un clan. C’est cela qu’il faut dénoncer et combattre vigoureusement, maintenant, car demain il sera tard. Ce débat s’impose à tous et fait partie des sujets que devrait traiter un grand forum national que les démocrates appellent de tous leurs vœux.
Saleh Kebzabo, député,
Président de l’UNDR
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Ahmad Taboye au Deputé Saleh Kebzabo: Quelle laïcité pour le Tchad ?
En découvrant le grand article du député Saleh Kebzabo paru dans les numéros 328 du 8-14/01/03 et 329 du 15-21/01/03, je me suis précipité pour le lire. Je m'attendais à y trouver naturellement une solution définitive, claire et objective à cette nation programme, qui semble cristalliser toutes les clés du problème du Tchad.
Mon attente est d'autant plus grande que l'article est écrit par un des hommes censé être le plus au fait de la chose publique.
Je dois dire honnêtement qu'à la fin de ma lecture, je ne me réjouis plus comme mon frère Timothée Donanguemaye et encore moins à l'image de son samouraï(Dieu nous en préserve ; le Tchad a assez bataillé).
Je recommande quant à moi, que le soleil, s'il y en a encore un, soit affronté et que sa lumière soit mise à contribution intelligemment et sans dirigisme ni mauvaise foi, pour améliorer le quotidien du citoyen tchadien, qui lui, n'aspire qu'à la paix et au bien être. Et que l'on ne trouve pas le dos à cet astre devant lequel tous les hommes sont égaux par quelque artifice que ça soit, même si l'objectif de ceux qui font comme ça, est souvent le pouvoir.
Et je réponds moi, en Tchadien, et fier d'assumer cette identité, et non en nordiste, en sudiste ou encore en quoi je ne sais.
Si l'occasion qui fait le larron se trouve malgré elle, être l'église catholique, permettez moi de dire que les hommes de religion ne sont justement pas les premiers ni les seuls, peut être même qu'ils sont les moins indiqués pour commencer le débat sur la laïcité.
Aussi l'église catholique n'a servi que de prétexte au député Saleh Kebzabo, pour ressusciter un débat qu'il a eu largement le temps de digérer. Le n°: l'église catholique diabolisée a été publié en juin dernier.
Ceci étant dit, le principe n'est pas à incriminer mais ce sont les propos et la manière dont le député a usé pour désigner une partie des Tchadiens qui sont simplement méprisants. On ne saurait aspirer à diriger un jour le peuple et montrer du mépris à une partie de ce peuple.
On est en droit, par ailleurs de se poser la question sur les raisons de cette rogne et cette hargne du député Saleh Kebzabo.
Il nous semble que le député a collaboré dans le cadre de la Dcp et qu'il lui est arrivé d'essuyer des revers de ses électeurs, mais il n'a pas pris des leçons et qu'il a réussi tant bien que mal à se hisser comme président du peuple. Mais visiblement la pilule est restée amère et Saleh Kebzabo ne parvient pas à pardonner à ces adversaires, qui ne sont pas tous des nordistes et moins encore tous des musulmans.
Le plus étonnant c'est qu'il s'est trouvé une autre identité. Il se classe carrément comme "sudiste" ; question à réfléchir sérieusement par les nordistes(musulmans qui adhèrent à son parti. Décidément la politique au Tchad !
Le sud, le nord, ne sont le monopole, ni le fief ni la propriété exclusive de personne, fut-il chef de parti ou député.
Ce n'est pas tant l'avenir du sud ou du nord qui intéresse nos chef de partis ou représentants régionaux, c'est leurs intérêt personnel et familial.
Je ne m'adresse plus à ceux- là qui osent en plus nous mépriser en nous divisant; ils ont montré aussi qu'ils n'ont rien apporté; ils ont fait leur preuve hier et aujourd'hui. Je m'adresse à la jeunesse qui est notre avenir, l'élite de demain.
Je lui dis en quoi vous aident-ils, et que font-ils pour vous sinon profiter de votre représentativité pour se faire valoir auprès du président Idriss Deby ? Parlent-ils seulement de votre avenir ?
Les vraies questions qui se posent chez nous sont entre autres: la laïcité mais aussi la forme de l'Etat (centralisé et décentralisé), la forme du pouvoir et de l'autorité. Pourquoi chez nous le pouvoir est si exclusif (ethnique) et violent ?
La raison est qu'au Tchad, il n'y a pas de centre d'intérêt, d'entreprise, ni de secteur privé pour permettre à tous les citoyens de dynamiser leur vie sociale et économique.
Aussi, la fonction publique constitue la seule vache à lait et appelle au "ruche". Et celui qui accède paie et fait payer un prix et se la garde.
Il est vrai aussi: que les sudistes n'ont pas laissé de gaieté de cœur, le pouvoir aux nordistes, et ces derniers ne font rien pour le recéder aux premiers.
Alors que faire ? Faisons en sorte que l'Etat et le pouvoir soient tchadiens et non sudistes ou nordistes. Evitons les débats inutiles, sortons des ornières et regardons nous en face. Faisons des diagnostics.
Voici les premières impressions que l'article du député Saleh Kebzabo suscite en moi:
Je me suis senti interpellé en tant que Tchadien et en tant qu'homme au courant de quelques concepts sur la communauté des hommes.
Je suis aussi senti assimilé à une vision à laquelle je ne m'associe pas, et beaucoup de Tchadiens sont comme moi.
Puis, je me suis senti tout simplement déçu.
Tout en me félicitant de l'amorce d'un débat si important, ma déception est à la mesure du respect et de l'attente quant à la personnalité du député Saleh.
Le député Saleh n'est pas un homme ordinaire dans notre pays. Il est le représentant d'une parie du peuple, il est président d'un pari politique et il appartient à l'une des régions qui, pour moi, constitue une région tampon, véritable esquisse d'une normalisation sociale et politique de notre pays. Et il est musulman de naissance et directeur d'un journal.
Le député Saleh Kebzabo aspire donc à ces titres diriger ce pays et présider à la destinée du peuple tchadien.
Il se trouve aujourd'hui que le président de la République est Idriss Deby. Il est nordiste et musulman.
Mais tous les musulmans ne sont pas président de la République et nous ne seront jamais tous présidents. Et tous les musulmans ne sont pas nordistes.
La lecture de l'article, révèle aussi que le député Saleh fait feu de tout bois: islam, christianisme, éleveur, agriculteur... Nous demandons à l'homme politique d'apporter des preuves, des solutions d'efficacité; c'est là que nous l'attendons et non dans l'émiettement et la division.
Les éleveurs et les agriculteurs ont de temps existé, avant même que Mr Kebzabo ne devienne député ou chef de parti. Il doit en homme politique, éclairer et analyser objectivement les faits, parler avec responsabilité et éviter de jeter de l'huile sur le feu. Le député Saleh a cité à plusieurs reprises les évènements de 1979 qui semblent être de toute évidence pour lui une référence. Moi, j'essaie de ne pas y revenir parce que je ne les souhaite pas.
Le conflit agriculteurs éleveurs pose le problème de partage d'un même lieu de vie (le point d'eau et de pâturage/ les champs de cultures) et c'est légitime. Ils sont tous indispensables pour l'économie de notre pays. Il faut donc penser à réglementer et à viabiliser les lieux communs de vie en évitant les frictions? J'ai là, ma petite idée et je suis prêt à apporter ma contribution à d'autres bonnes volontés.
Il y a de tout évidence un problème que le député Saleh pouvait s'il le veut bien, nous amener à élucider. Il ne croît pas au fond de lui-même, on n'accepte pas que des hommes et des femmes de ce pays puissent se sentir pleinement et véritablement Tchadien. Il leur faut des grands équilibristes qui se placent d'un seul côté, mais qui cherchent à nous faire croire qu'ils sont pour l'unité comme tous les citoyens. Non, je ne suis pas adepte du grand écart, et je refuse que l'on m'enferme dans un seul coin de mon propre pays.
Le député Saleh Kebzabo semble jouer à contrefaire une personnalité désormais connue dans notre pays. Le hic, c'est que cette personnalité est en accord avec ses propres principes, et c'est tout à son honneur. Elle est aussi le mérite de la clarté et de la permanence. Il est aussi certain qu'il est presque impossible d'être meilleur que cette personnalité dans son exercice. C'est trop tard.
Oui, je suis né au nord et je suis de religion musulmane, mais je n'ai pas honte d'être musulman Tchadien, pour répondre à cette affirmation: "l'honnêteté voudrait que les musulmans rasent les murs par la faute de leurs chefs politiques". Je rappelle que ces chefs politiques ont été les collaborateurs du député Saleh Kebzabo. Prenons par exemple la Dpc, pendant laquelle Saleh n'a pas été dédaigneux et ne s'est pas fait entendre.
Et si les musulmans au pouvoir constituent une "avant-garde", ils le sont pour ceux qui comme Saleh rasent le mur le soir pour aller à la mangeoire, et qui se plaignent dès que la gamelle passe à d'autres mains. Si avant-garde ils sont, ils le sont pour tous les "représentants" de tous les Tchadiens. Non, les Tchadiens du nord et du sud ne sont pas responsables des faits perpétrés par qui que ce soit et ne sont pas coupables. Je cite: "ils portent une lourde responsabilité dis qualifiante dans les échecs plus précisément. Et pour être juste, il s'agit de dénoncer leur avant-garde qui sont une minorité agissante aux commandes".
Je dis non Mr le député, vous ne pouvez pas parler ainsi aux gens. Quelle serait votre avant-garde à vous, si d'aventure vous parvenez un jour à prendre le pouvoir ?
Et je suis en droit de vous demander également: quel serait mon sort en tant que Tchadien né au nord et de religion musulmane ? Je précise que personne, même pas vous, ne choisit sa famille, son pays ou sa couleur. Je voudrais dire que je suis désolé de ne pas pouvoir me transformer en votre model standard.
Non, Mr le député, je refuse si tels sont vos critères de bons musulmans et de bons nordistes, de soutenir un nordiste ou un sudiste et contribuer ainsi à écarter une des composantes de notre peuple et éloigner encore pour longtemps la reconstruction nationale.
Non, il n'y a pas d'avant-garde nordiste, le nord ni d'ailleurs le sud, n'en ont besoin, comme vous semblez si bien le redouter et tous les nordistes ne se sentent pas seulement du nord, mais se revendiquent du Tchad tout entier.
Venons-en à la laïcité.
La laïcité suppose deux attitudes essentielles:
-La liberté du choix de sa religion et le lieu d'exercice de son culte à chaque citoyen.
-La maturité des citoyen est un principe majeur et à développer.
Tout homme est majeur et adulte et il doit aller et exercer la religion de son choix dans le respect de celles des autres. Chacun est tenu à la tolérance.
La laïcité a pour vocation de présenter l'ordre public. Personne ne doit s'imposer ou perturber par ses activités religieuses... la quiétude de la communauté.
Tout le monde a une chapelle et nous devons en responsables, chacun a sa place, faire une lecture claire, objective des clivages pour édifier tous les citoyens et les amener à élaborer des solutions constructives.
Nous devons éviter de jeter de l'huile sur le feu.
Ce qui nous amène à poser la question de la laïcité dans le domaine politique. La politique étant sujette à idéologie, elle s'apparente au dogme. Mais il restera non-applicabilité et sa lisabilité. Ce sont autant de questions auxquelles Mr Saleh pourrait peut-être répondre, plus que d'autres.
Pour finir et pour apporter un complément à ma réaction, je n'aspire pas à justifier qui que ce soit, ni indiquer aux uns et aux autres ce qu'ils doivent faire ou aimer, mais à apporter une voix médiane qui consiste à sortir de l'éternel combat politique pour la politique, qui vise toujours à gagner le pouvoir.
Je crois profondément qu'il n'y a pas que le combat pour le pouvoir qui vaille la peine d'être mené.
Nous gagnons tous à élever le débat en assignant, par exemple à la société civile dans son ensemble, de changer pour l'instant son fusil d'épaule et de le tourner pour aider à baisser le prix des denrées alimentaires, pour le panier de la ménagère, à baisser le prix du kilogramme de viande, ou à obliger les pouvoirs publics à subventionner le prix du livre scolaire pour nos enfants.
Nous contribuerons ainsi à élever le niveau de notre société en l'instruisant et en lui servant ses propres, sa culture pour l'aider à intégrer le monde en sachant faire le bon choix pour parfaire son développement.
Ahmad Taboye
Enseignant à l'Université de N'djamena
