A 35 ans, Djérassem Bémadjiel, cet ingénieur-géologue et expert en stimulation et production des puits de pétrole est à sa deuxième invention. Il a eu à remporter le premier prix au Salon africain de l’invention et de l’innovation technologique (SAIIT) en octobre 2009 en énergie interne à une machine sans apport d’énergie externe et cette année la médaille d’or pour la même invention. La Voix l’a enfin rencontré après une année à sa recherche.
Interview réalisée par Eloi Miandadji
La Voix du Tchad du 1er juillet
La Voix : Vous avez remporté le 1er meilleur prix à la 6ème édition du Salon africain de l’invention et de l’innovation technologique et la Médaille d’or de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, quelles sont vos impressions ?
Djérassem Bémadjel : C’était un sentiment de grande fierté parce que lors de ce salon, ce ne sont pas des inventeurs qui se mesurent les uns aux autres mais des pays avec leurs idées qui se font la concurrence. Donc, en remportant le premier prix qui est le grand prix de la meilleure invention et la médaille d’or de l’OMPI, c’est le Tchad tout entier qui était élevé et je suis très fier et ravi d’être celui par qui cet heureux événement ait pu passer.
Deuxièmement, ces prix matérialisent la reconnaissance du monde scientifique et professionnel à la qualité innovante, au sérieux du travail effectué, et surtout l’impact d’une telle invention sur le quotidien de l’humain. Et pour tout inventeur de telles reconnaissances sont cruciales.
Mais je reste insatisfait parce que cette invention n’a pas pour finalité les prix et les médailles. C’est une solution extrêmement utile et révolutionnaire qui doit passer absolument des formules et prototypes à des machines utiles aux Tchadiennes et Tchadiens, ainsi qu’à l’humanité toute entière.
Pouvez-vous nous expliquer votre invention ? Et puis, plusieurs physiciens trouvent impossible de créer un mouvement perpétuel…
En fait, l’invention est basée sur la découverte du principe de la dépression ou compression sérielle (en série) autonome. Cela fait maintenant six ans que je bosse sur cette théorie. C’est une combinaison des principes de la thermodynamique et les lois de la mécanique des fluides qui permettent en fait au système de se fournir lui-même l’énergie nécessaire pour fonctionner de manière autonome sans demander une source énergie externe. Ce principe respecte scrupuleusement les lois de la physique reconnues à nos jours. Et, je ne peux pas exposer la théorie ici dans vos colonnes faute de temps et place. Les applications découlant de cette théorie sont nombreuses. La première application est le système de pompage de l’eau. Imaginer un puits ou forage d’où jaillie l’eau d’une manière autonome sans consommer d’énergie externe (électrique ou mécanique de l’homme). Littéralement, si vous installez ce genre de pompe dans un puits, l’eau coule sans arrêt et sans effort de l’homme, disons de manière perpétuelle. Deuxièmement, on peut créer de chutes artificielles pour permettre de générer l’énergie électrique sans combustible fossile ni émission de gaz carbonique. Théoriquement, une ville comme N’Djaména peut être alimenté en électricité 24 heurs sur 24 avec ce système. Et à l’heure actuelle, c’est absolument possible. En mécanique, des fluides, tout phénomène qui fonctionne peut être reproduit à n’importe quelle échelle. Donc, si je peux produire 10 kilowatts énergie autonome, je peux également en produire 10 mégawatts, 100 mégawatts, etc.
Aujourd’hui, beaucoup de scientifiques croient fermement qu’il est impossible de créer quelque chose qui fonctionne sans apport d’énergie externe. Certains vont plus loin en disant qu’un tel système, s’il existe violerait les lois de la physique et de la thermodynamique connues à nos jours. Pour répondre à ceux-ci, je vous citerai l’exemple du prix Nobel de physique, Kelvin, Lord William Thomson (NDLR : mathématicien et physicien écossais, 1824-1907) qui disait en son temps qu’aucun « objet plus lourd que l’air ne volerait dans le ciel et que ceux qui cherchent à faire des appareils volant plus lourds que l’air n’ont rien de plus mieux à faire ». Malheureusement, Lord n’est plus là pour voir le plus gros avion jamais conçu s’envole (A380). C’est la même chose pour les énergies libres aujourd’hui. Beaucoup de scientifiques croient que c’est impossible alors qu’ils n’ont pas vérifié toutes les combinaisons possibles des éléments que la nature offre.
Compte tenu du service que cela va rendre les consommateurs, avez-vous reçu le soutien de l’Etat tchadien pour votre gigantesque travail au moment où le Tchad lutte contre la désertification ?
Le soutien de l’état Tchadien a été sans faille et j’ai été vraiment agréablement surpris à mon arrivée à l’aéroport de voir que le ministre de l’Industrie d’entre-temps, M. Mahamat Ali Hassan et tout son staff s’étaient déplacés à 1heure du matin à l’aéroport pour m’accueillir. Cela montre le sérieux et la valeur qu’accorde le gouvernement aux talents. Le président m’a fait chevalier de l’Ordre de mérite civil, chose à laquelle je ne m’attendais pas du tout et je tiens vraiment à le remercie du fond du cœur pour cette distinction honorifique. Je crois que bientôt avec l’appui des hautes autorités de ce pays, cette invention deviendra une arme essentielle dans la lutte contre la désertification et la famine.
Vous savez, le Tchad est le pays qui a la plus grande réserve d’eau souterraine en Afrique Sub-Saharienne. Bien qu’aride en surface, le nord du Tchad contient plus d’eau qu’on ne peut imaginer, et d’une manière générale, je peux affirmer avec certitude que le Tchad n’a pas de problème d’eau comme certains pays en Afrique tel que le Burkina Faso qui n’a pas assez de nappes souterraines. Nous avons plutôt un problème de mobilisation des ressources en eau, c'est-à-dire à nos jours, on n’a pas de moyens adéquats pour sortir l’eau du sous-sol. Cette invention a du coup résolu ce problème de mobilisation de nos ressources hydriques. On peut alors lutter efficacement contre la progression du désert et même le reconquérir et le dompter. Mais l’élément-clé est la volonté politique du gouvernement et ce n’est pas moi qui vais vous dire s’il y a une volonté ou non, mais vous le constatez déjà. Alors, j’espère que l’Etat va adopter cette technologie pour accélérer la lutte contre la désertification.
En quoi consiste concrètement ce travail ? Ne va-t-il pas briser la dépendance vis-à-vis des forages à pompe manuelle et de notre société d’eau et d’électricité ?
Je crois que j’ai répondu partiellement à la première partie de la question. La dépendance vis-à-vis de la pompe manuelle, est ce que cette invention cherche à briser. J’ai travaillé dans l’hydraulique villageoise avant d’entrer dans le pétrole, mais étant ici à N’Djaména, vous ne pouvez pas imaginer la corvée que représente la recherche de l’eau pour les femmes et enfants dans nos villages. Je souhaiterai ne plus voir des femmes ou des enfants passer des heures à pomper de l’eau. Et, c’est ce que cette invention permettra si elle est vulgarisée. Cependant, on aura toujours besoin de forage mais plus de pompe manuelle. N’Djaména est alimenté par 17 forages d’eau, données de1999, j’y étais comme stagiaire, mais ces forages fonctionnent avec l’électricité, dès qu’il y a des coupures d’électricité, il n’y a plus d’eau. Avec cette invention, on n’a pas besoin d’électricité pour faire fonctionner la pompe. Donc, qu’il y ait coupure d’électricité ou pas, il y aura toujours de l’eau qui coulera de vos robinets. Et ce sera un plus pour la population et aussi la STEE.
Pensez-vous que le citoyen lambda cerne l’utilité de votre invention ?
A ce stade, je pense que l’invention reste abstraite pour beaucoup de gens, et donc, ils ne cernent pas l’utilité mais c’est pour cela que je suis sur un projet de prototype à grande échelle, qu’une fois finie, sera installée dans un puits ici au Tchad pour montrer concrètement ce que l’invention peut faire.
Est-ce une première expérience pour vous ? Si oui ou non, à quand Djérassem compte concrétiser ses connaissances théoriques pour le bénéfice de ses concitoyens ?
Je suis Ingénieur-Géologue de formation et expert en stimulation et production des puits de pétrole (en quelque sorte un ‘médecin’ pour les puits de pétrole). Dans le cadre de ce travail lorsque j’étais à Komé, j’ai inventé une méthode (une fonction mathématique appliquée) qui a résolu quelques problèmes assez sérieux qu’on rencontrait lors de nos opérations sur les puits de pétrole de Komé. Cette invention a été plusieurs fois primée dans le monde professionnel. Comme ce n’est pas du domaine du citoyen lambda, vous n’en avez pas entendu parler. Donc, je suis à ma deuxième invention.
