Il y a dix ans, jour pour jour, le Sénégal tournait une grande page de son histoire. Et le continent africain tout entier avait lui aussi les yeux tournés vers le pays de la Téranga, dont on avait toujours dit énormément de bien, pour l’observer au moment où il abordait le délicat virage de l’alternance politique. Il en émergea le Sopi de l’opposant historique, Abdoulaye Wade. La victoire de la coalition en mars 2000, suivie de l’investiture du nouveau président le 4 avril, fut accueillie avec une liesse populaire rarement égalée dans l’histoire du Sénégal. Dix années et bien des évènements plus tard, le changement annoncé par le maître au pouvoir reste à venir. A tel point que l’on se demande légitimement qui, des électeurs de Wade ou du pape du Sopi, s’est trompé ou a délibérément voulu tromper qui ?
De toute évidence, en mars 2000, de nombreux Sénégalais en avaient assez du Parti socialiste. Presque normal. 40 années de pouvoir, ça use. Sans compter que certains caciques de ce parti au pouvoir avaient fini par prendre le pli d’une arrogance irritante qu’ils conjuguaient allègrement avec une bonne dose de désinvolture. Les Sénégalais avaient besoin de voir de nouvelles têtes. Ils se seront commis à cette tâche. Mais à présent, on peut le dire, sans risquer de se tromper, que la volonté exprimée par le vote des Sénégalais en mars 2000 avait surtout pour but de remercier le PS. Par la force des choses, Wade est arrivé. Mais dix années plus tard, l’opposant historique que beaucoup présentaient comme le messie s’est révélé différent de l’homme qu’on attendait. En tout cas, Wade aura déçu, sur plus d’un plan. Et les Sénégalais le savent bien, qui en ont massivement fait la démonstration à l’occasion des élections locales de mars 2009. Un vrai raz-de-marée de l’opposition qui est la preuve que le pays aspire à un nouveau changement.
De fait, jamais autant que sous l’ère Wade, le Sénégal n’aura vécu autant de crises multiformes sévères. Dans sa gouvernance, autant que dans la vie de ses institutions. Et la volonté peu à peu affichée du chef de l’Etat de faire de la succession à la tête de la République une prérogative dynastique, n’aura pas arrangé les choses. Au nom de son fils Karim, Gorgui aura décidé d’entrer en crise ouverte avec les plus fidèles de ses lieutenants. Idrissa Seck ira en séjour prolongé à Rebeuss et Macky Sall sera débarqué avec inélégance du perchoir de l’Assemblée nationale. Tous les deux, pour crimes de lèse- héritier.
La presse du pays de la Téranga en prendra elle aussi pour son grade. Elle peut légitimement s’en mordre les doigts, car le pape du Sopi la paie en monnaie de singe. On se rappelle l’éminent rôle qui fut le sien et qui permit de réaliser l’alternance en mars 2000. Ses alliés politiques régroupés au sein d’une coalition et à qui il doit en grande partie son accession au pouvoir, peu à peu, et l’un après l’autre, se feront défénestrer au gré des humeurs d’un Wade désormais seul maître à bord. Moustapha Niasse, Amath Dansokho feront les frais d’un délestage à la suite duquel Gorgui battra le rappel de nouveaux amis qui furent, il n’y a pas longtemps, du camp de ses plus farouches contempteurs.
Les étudiants eux-mêmes qui avaient déserté le campus pour prêcher la nouvelle religion du Sopi, à l’approche des élections, ne mirent pas longtemps avant de déchanter. Ils eurent l’occasion de « tester » papi Gorgui en grandeur nature quelques mois seulement après sa prise de fonction : la mort de Balla Gaye créa le déclic qui leur fit abandonner la ceinture et les bretelles qu’ils arboraient pour ressembler au pape du Sopi lors de ses tournées de campagne. Le travail promis aux jeunes n’arrive pas et le chômage fait des ravages en ville et dans les régions. Wade aura surpris aussi par certaines de ses idées car certaines d’entre elles auront presque fait scandale. L’initiative du cadeau d’au revoir au représentant du FMI en fin de séjour au Sénégal ainsi que celle du monument de la Renaissance africaine sur la colline des Mamelles constituent autant de sujets qui divisent jusqu’à présent l’opinion politique sénégalaise et font dire que le « vieux », mine de rien, ne crache pas vraiment sur les espèces sonnantes et trébuchantes. Et puis, il y a ces déclarations, ces petites phrases qui, lorsqu’elles ne font pas dans l’indiscrétion, suscitent dans le meilleur des cas, la polémique, au pire, la crise diplomatique. La comparaison qu’avait faite Wade du sort du Burkinabè d’Abidjan à celui du Noir en France est restée dans les mémoires. Non pas du fait de la justesse des propos, mais bien plus parce que les Sénégalais résidant en Côte d’Ivoire faillirent subir l’ire de leurs hôtes ivoiriens.
Il y eut aussi la visite à l’ami Tandja, sans doute pour réconforter le président nigérien. Et avant cela, on aura noté la protection que faisait le vieux de son « fils » Dadis Camara. On ne peut manquer de voir dans ces initiatives effrénées quelque secret désir de recherche d’un leadership sous-régional. Par ailleurs, on se souviendra que Gorgui, en étrennant les rênes de son pouvoir, avait promis, juré de régler la question casamançaise … en moins de 100 jours. Dix ans après, il en est réduit à toujours faire face à la rébellion, à coups de canon. Et puis, il y a le navire Joola qui sombra, hommes et biens, au large de la Gambie, le 26 septembre 2002. Une des plus grandes catastrophes de la marine civile et qui reste une plaie géante dans le cœur de nombreuses familles sénégalaises.
Cependant, la plus grande réussite de Gorgui aura sans doute été l’infrastructure sénégalaise qu’il aura réussi la prouesse de développer. Le Sénégal, sous sa conduite, rêve de devenir un pays émergent et il y met manifestement les moyens. Dakar est, à ce jour, agréablement métamorphosée. Mais même là, on se demande si la masse d’argent utilisée à cet effet n’aura pas été plus utile dans des domaines plus vitaux : les séquelles des inondations de septembre 2009 sont bien là et Dakar, à l’instar des capitales de l’ouest-africain, souffre de délestages et ses habitants ne sont pas totalement à l’abri du chômage, de la faim, etc. La future présidentielle sénégalaise est prévue pour 2012. Abdoulaye Wade a déjà annoncé qu’il serait en lice. Peut-être le défi de trop pour le pape du Sopi.
"Le Pays"
