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Adoum Maurice Hel Bongo : "Je lance un appel à la bonne foi de tous"

Après un retour manqué en politique lors de la présidentielle de 1996 et au MDJT en 2001, le célèbre président de la Conférence nationale souveraine tchadienne de 1993, Adoum Maurice Hel Bongo, 77 ans, et qui vit toujours sa retraite professionnelle en Suisse, est resté muet. Mais très attentif à l’évolution politique tchadienne. Il s’exprime en exclusivité à Tchad et Culture sur l’actualité politique du pays.

Tchad et Culture : Depuis quelques temps, plusieurs accords de paix ont été signés entre le gouvernement tchadien et différents groupes d’opposants : avec la CPDC et certains opposants de l’intérieur, avec le CDRT, les accords de Tripoli et de Cotonou, etc. Par ailleurs, le Président Goukouni propose sa médiation en vue de ramener la paix au Tchad. Quelle lecture faites-vous de tous ces événements ?

Adoum Maurice Hel Bongo : Ma lecture est en fait très simple. Ce ne sont là, somme toute, que de sinistres parodies d’accords, de vaines gesticulations d’ordre politique et démagogique, pour amener des partenaires en difficultés de tous genres à se rallier purement et simplement au gouvernement et aux diktats du MPS au pouvoir, moyennant bien sûr quelques menus avantages matériels ou de situation, notamment dans l’armée (…).

T.C. : L’Union européenne et la communauté internationale se sont impliquées pour amener la CPDC et le gouvernement à signer un accord le 13 août dernier. Pensez-vous que leur implication constitue une garantie suffisante qui obligera les deux parties au respect des clauses de cet accord ?

A.M.H.B. : A mon humble avis, le plus affligeant de tous les accords paraphés ou signés jusqu’à présent me paraît être celui, tout récent, signé le 13 août dernier avec la CPDC (ndlr : Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution) et d’autres opposants de l’intérieur. Ceux-ci n’ignoraient pourtant aucun des préalables énumérés et justifiés par le député fédéraliste Yorongar. Un examen tant soit peu attentif et objectif de ces préalables relatifs à la CENI, au Conseil constitutionnel, au vote des nomades, à celui des Tchadiens de l’étranger, et j’en passe…, pouvait assainir radicalement nos règlements électoraux actuels, et ainsi nous épargner, à l’avenir, l’effet assommant des fraudes électorales habituelles, apparemment d’inspiration élyséenne. La grande majorité des populations tchadiennes souffrant de plus en plus atrocement, au vu et au su de tous, une pénible et permanente situation de guerre civile ouverte ou larvée depuis plus de 40 ans, le Représentant de l’Union européenne et de la Communauté internationale aurait pu user de son influence pour prendre le temps nécessaire à l’étude attentive de tous les préalables énumérés, en vue d’assainir, une fois pour toutes, le déroulement de nos prochaines élections présidentielles, législatives, et autres. De la manière dont les choses se sont passées, je vois mal comment l’Union européenne et le reste de la Communauté internationale obtiendront la démocratisation et la paix au Tchad, en dehors de l’hypothèse, toujours possible, mais risquée, de l’exercice d’un droit d’ingérence sur les problèmes éminemment politiques de la gouvernance d’un pays indépendant…..

T.C. : Si ces démarches ne peuvent conduire à une paix véritable au Tchad, quelles autres solutions voyez-vous ?

A.M.H.B. : Il y a déjà quelque temps, d’éminents représentants de la société civile tchadienne se sont déplacés par monts et par vaux à travers le monde, pour expliquer, justifier, et recommander vivement la tenue d’une grande et incontournable conférence inclusive, pour explorer ensemble (gouvernement, partis politiques et tous les mouvements politico-militaires) les meilleures solutions susceptibles de rétablir la paix, une paix durable, dans notre pays. Apparemment les choses ne s’orientent guère dans ce sens, et je doute fort que le Président tchadien puisse changer, comme par miracle, ses habitudes de ne respecter aucun de ses engagements en matière d’accords signés ; ce qui laisserait à penser qu’il en aurait reçu une sainte bénédiction de l’Union européenne et de la Communauté internationale, contre les intérêts de cette nation tchadienne que nous cherchons désespérément à édifier dans la paix et la concorde, sur des bases démocratiques. Je souhaiterais donc ardemment, pour ma part, et surtout en ma qualité de Président de notre Conférence Nationale Souveraine de 1993, que cette question des "préalables électoraux" fût honnêtement reconsidérée par tous les ayant-droits. Tant il est vrai que, même et surtout en ce qui concerne notre pays, il n’est jamais trop tard pour bien faire. Car l’enjeu de ce problème est de taille, et risque de porter gravement atteinte à l’existence même de notre souveraineté nationale. Je lance donc ici un appel solennel à la bonne foi de tous, Tchadiens et amis non tchadiens y impliqués, pour régler correctement cette grave affaire dont il ne sera jamais bon, pour qui que ce soit, d’assumer demain les responsabilités de l’échec.

T.C. : On s’attendait à vous voir dans la délégation de Goukouni. Pourquoi n’en faisiez-vous pas partie ?

A.M.H.B. : Je n’en ai pas fait partie pour trois raisons. D’abord pour des raisons strictement personnelles : mon état de santé ne me permettait pas d’effectuer à la légère un long déplacement ; s’il est vrai que je me porte bien à présent, la prudence doit être toujours de rigueur. Je me dois par ailleurs de prendre en considération mes 77 printemps bien comptés…. Le voyage prévu de Genève-Paris-Libreville-N’Djaména, et retour, était fait plutôt pour des jeunes… J’ai préféré me réserver pour d’autres éventuelles occasions. Ensuite, à cette randonnée je ne voyais pour ma part aucune issue favorable, étant donné les raisons évoquées plus haut. Enfin je n’ai pas accepté de faire partie de cette délégation parce que sa composition ne m’inspirait pas une grande confiance ; elle me paraissait quelque peu hétéroclite, et surtout trop "Frolinat", organisation politique dont M. Goukouni Oueddeye aime toujours à se proclamer Président… C’est son droit, mais compte tenu de tout ce qui se passe chez nous depuis février 1979, je ne partage pas cette opinion.

T.C. : N’a-t-on pas fait appel à vous pour prendre part à l’une ou l’autre démarche de paix ? Si oui, quelle fut votre réponse ? Avez-vous posé des conditions à votre participation ?

A.M.H.B. : A part les interventions qu’il m’a été demandé de faire, et que j’avais faites effectivement, à partir de Genève à l’ouverture officielle de deux importantes réunions politiques des Tchadiens à Paris en 2005 et en 2006 en faveur de la paix, et à part les approches dont j’ai fait l’objet pour accompagner le Président Goukouni au Tchad, je n’ai participé à aucune démarche de paix. Je rappelle néanmoins mon adhésion au MDJT en 2001 pour appuyer les efforts de feu Youssouf Togoïmi en faveur de la paix et d’une réconciliation à négocier correctement avec N’Djaména, sous le parrainage du " grand frère de Tripoli ". Cette adhésion m’a de suite amené à présider les travaux du premier congrès du MDJT à Shebba (Libye), ce qui fera toujours ma fierté, d’autant que ce Congrès a doté le MDJT de structures politiques dont un Bureau Politique National présidé naturellement par Youssouf Togoïmi, suivi de deux vice-présidents, moi-même en l’occurrence, et le général Adoum Togoï (2ème vice-président). Quant à la toute dernière initiative du Président Goukouni, j’ai effectivement été sollicité et vous connaissez les raisons de mon refus indiquées ci-dessus. Je n’ai donc eu à poser aucune condition à ce sujet.

T.C. : L’Union Européenne enverra bientôt des forces à la frontière entre le Tchad, le Soudan et la RCA pour sécuriser et protéger les déplacés tchadiens, centrafricains et les réfugiés soudanais. Tripoli organisera également une rencontre entre les Soudanais. Une force hybride sera par ailleurs déployée au Darfour. Tout cela pourra-t-il ramener la paix dans la sous-région ?

A.M.H.B. : J’ai bien peur que non, tout au moins en ce qui concerne le Tchad que je connais mieux que les deux autres pays. De toute manière, s’agissant des trois pays cités, je constate qu’on met volontiers l’accent sur la sécurisation des frontières, sur la protection des déplacés tchadiens et centrafricains, ainsi que des réfugiés soudanais au Tchad. On accorde ainsi une priorité absolue à l’aspect humanitaire des interventions, ce qui est très bien. Mais apparemment, on feint d’ignorer le fait que le fond des problèmes qui perturbent la marche normale et le développement de ces pays en y créant des troubles graves, est essentiellement d’ordre politique. Des dirigeants mal élus et maintenus au pouvoir à bout de bras par des puissances étrangères beaucoup plus que par leurs peuples respectifs ne seront jamais aptes à faire l’unité de leur pays, laquelle unité constitue la condition sine qua none d’une paix durable. Cela est en tout cas vrai pour le Tchad et la RCA.

Cet aspect du problème ne devrait jamais être perdu de vue par les nouvelles forces militaires qui vont bientôt s’installer dans les trois pays en question. Il y va en tout cas de la crédibilité de tous les mandataires de ces forces, à savoir la France, la Libye, l’Union européenne, l’Union africaine, et même l’ONU, qui se doivent donc, ensemble, de trouver la solution des vrais problèmes qui se posent, et qui sont de nature essentiellement politique.

Interview réalisé par Laoro Gondjé
CEFOD