Le chef de la junte guinéenne, le capitaine Dadis est à Ouagadougou depuis mardi soir. Officiellement, le miraculé vient y "poursuivre sa convalescence". Cela, "après plus d’un mois de traitement et compte tenu de l’évolution de son état de santé. Selon les autorités burkinabè, il est "lucide et il parle". Mais aucune précision quant à la durée du séjour de l’hôte du facilitateur. Toujours est-il que cette soudaine réapparition dérange beaucoup.
Une surprise, ce séjour de Dadis au Faso ? Point du tout car, pour des raisons de sécurité, il aura tout de même fallu déposer un plan de vol auprès de l’ASECNA. Entre chefs d’Etat, on se respecte et Blaise Compaoré qui dispose d’une bonne cote auprès de ses pairs, a dû donner son accord. Les problèmes de la Guinée sont tout de même assez sérieux. Y a-t-il eu quelque arrangement ? Possible, Kouchner étant passé par là. Avec ses phrases prophétiques.
Ce retour de Dadis pose à la Guinée, au Burkina Faso, à la France et aux Etats-Unis plus de problèmes qu’il n’en résout. Quelle sera sa prochaine destination ? Finira-t-il par rentrer à Conakry ? La donne va changer s’il se décide à rentrer. Ses partisans vont certainement sonner la mobilisation. Mais ses capacités s’étant affaiblies, peut-il même encore prétendre diriger le pays ? A moins qu’il ne soit divinement inspiré pour y renoncer, le risque d’une fracture entre lui et le général Sékouba n’est pas à écarter. Les craintes d’une guerre civile se précisent donc. Kouchner le redoutait.
En effet, sur place, en Guinée, tout est en bonne voie. Les choses avancent. Un nouveau processus est en cours. L’on travaille activement au retour graduel d’un pouvoir issu des urnes. Dans cette optique, il est hors de doute que le scénario d’un retour éventuel de Dadis à Conakry n’est pas souhaité par certains milieux. Le chef de la diplomatie française ne s’en cache d’ailleurs pas.
Bien entendu, avec son départ de l’hôpital marocain, les partisans du capitaine Dadis doivent être gonflés à bloc. Pour beaucoup, tout espoir de reconquérir le pouvoir en déliquescence du CNDD n’est point perdu. D’autant que le choix du chef intérimaire de la junte d’amorcer et de conduire le changement va logiquement à l’encontre des perspectives de Dadis. A moins d’une complicité qui n’est pas forcément évidente, ces retrouvailles de Titans exhalent une petite odeur de souffre. Ce séjour du patron de la junte à Ouagadougou crée vraiment un malaise qu’il faudra vite dissiper. En effet, voulant imprimer sa marque, le général Sékouba Konaté, chef intérimaire de la junte, a récemment affirmé que les Guinéens allaient résoudre leurs problèmes sur place, entre eux. D’où le lancement d’un processus de négociation tendant à remettre rapidement le pouvoir aux civils. Pourtant, la junte qui avait juré fidélité à Dadis, n’a jusque-là pas officiellement désavoué son premier chef. De quoi se demander si le général Konaté est venu à Ouagadougou de son propre chef. Il est venu sans aucun doute sur invitation de Blaise Compaoré qui se sent la responsabilité morale de trouver un terrain d’entente entre les deux éléphants.
En tout cas, la réapparition subite de Dadis et son séjour au Burkina remettent le facilitateur en selle. Entre les trois hommes, des explications seront nécessaires. On sait qu’au tout début des négociations, Blaise Compaoré avait préconisé le maintien de Dadis à la tête de la Guinée pour conduire la transition. Mais Dadis le miraculé, dérange aussi des gens en dehors de l’espace guinéen et du continent. Au sein de la communauté internationale par exemple, certains ténors ne dormiront plus tranquilles. D’abord ceux du Tribunal pénal international qui pourraient bien épingler un jour le capitaine président.
La facilitation fait présentement face à un vrai dilemme : laisser rentrer l’infortuné chef de la junte et faire courir à la Guinée le risque d’une guerre civile, ou le garder hors de Guinée, et peut-être même au Faso. Entre présidents africains, l’hospitalité est incommensurable. Le séjour au Sénégal de l’ancien dictateur tchadien, Hissène Habré l’illustre bien. Les Marocains ont finalement pu se libérer d’un colis encombrant qu’ils ne voudraient livrer un jour à la justice internationale. A présent, il serait sage pour Dadis Camara de faire sa convalescence en prenant le temps qu’il faudra, sans se laisser déprimer et détruire davantage par l’obsession du pouvoir.
"Le Pays
Après des incertitudes, le général Sékouba Konaté est enfin au Burkina. Il est arrivé hier, mercredi 13 janvier 2010, aux environs de 19h à l’aéroport international de Ouagadougou. Celui que l’on surnomme le Tigre vient rejoindre Dadis Camara débarqué par surprise dans notre capitale dans la nuit du 12 janvier.
Bien avant la venue du général Sékouba Konaté, nous nous sommes lancés aux trousses du président du CNDD (Conseil national pour la démocratie et le développement), Moussa Dadis Camara, dans la matinée du mercredi 13 janvier 2010. La nouvelle de son arrivée surprise à Ouagadougou était tombée la veille, dans la nuit. Nous fondions l’espoir d’avoir des nouvelles du capitaine. Malheureusement, aucune source d’information n’a pipé mot sur sa destination précise. Et nous voilà à Ouaga 2000, plus précisément du côté des villas ministérielles. C’était le calme plat avec des forces de sécurité et des vigiles positionnés devant les concessions.
Nous multiplions les appels sans pouvoir tirer le ver du nez de nos interlocuteurs. Nos recherches se poursuivront pendant deux heures au moins et ont été vaines en fin de compte. A la Base aérienne 511, où nous avons marqué un arrêt au retour de Ouaga 2000, les hommes en tenue ne dérogeront pas à la règle, celle de ne rien dire sans autorisation de la hiérarchie. "Je n’ai vu personne ici depuis que je suis à mon poste ...", nous a dit un élément, à l’entrée de la Base. Si l’avion qui a ramené Dadis a été aperçu sur la plate-forme de la Base aérienne par certains, d’autres par contre étaient certainement au lit à 22 h, le 12 janvier. L’avion que nous n’avons pas vu n’aurait pas de mascotte pouvant permettre de l’identifier et surtout connaître son origine. Qu’à cela ne tienne ! Dadis a bel et bien foulé le sol burkinabè dans la nuit du mardi 12 janvier dernier. Surtout qu’un communiqué de presse du ministère des Affaires étrangères burkinabè publié dans la matinée d’hier (cf. p. 4 de la présente édition) faisait savoir que le chef de la junte est dans nos murs "pour y poursuivre sa convalescence".
Une conférence de presse annoncée puis annulée
Une conférence de presse du gouvernement était prévue dans la soirée d’hier 13 janvier 2010 au ministère des Affaires étrangères à Ouagadougou, sans doute pour éclairer l’opinion sur cette affaire. Mais cette rencontre avec les hommes de médias a été annulée à cause de l’arrivée dans notre capitale, nous a-t-on dit. C’est finalement à 19h28mn que le général guinéen est arrivé à Ouagadougou dans l’avion présidentiel ivoirien. Il a été accueilli à sa descente d’avion par le ministre des Affaires étrangères, Alain Yoda, et le ministre de la Défense, Yéro Boly. Sékouba Konaté n’a rien déclaré à la presse, car aussitôt qu’il est sorti de l’aéroport, il s’est engouffré dans l’un des véhicules affrétés par l’Etat burkinabè et sa destination a été annoncée pour Kosyam. L’objet de sa visite, la durée de son séjour, ce qui va se dire entre le général, le capitaine guinéen et Blaise Compaoré sont des questions qui, nous l’espérons, seront élucidées dans les heures à venir.
Les journalistes tenus à l’écart
Tous les journalistes accourus pour espérer arracher quelques mots au général Sékouba Konaté, et ainsi informer l’opinion sur cette affaire qui suscite de nombreuses interrogations, ont été tenus en respect par le dispositif de sécurité. L’un de ses membres a tenu ces propos :" Libérez les lieux. Qui vous a appelés ici ? Généralement, quand il y a un évènement, on vous tient informés. Libérez nos lieux !" La mort dans l’âme, les hommes de média ont été parqués dans l’ombre, sous des arbres, à environ 300 m de l’entrée officielle de l’aéroport.
Par Philippe BAMA et Abdou ZOURE
Le Pays
