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Gare aux éléphants blancs

Le développement des Etats ne peut se penser sans les infrastructures. Car, celles-ci sont censées améliorer les conditions de vie des populations en mettant à leur disposition le minimum nécessaire (eau potable, énergie, soins de santé, habitat décent, éducation, communication, etc).

En se lançant dans une vaste campagne de réalisation d’infrastructures, le Tchad a opéré le bon choix. Le débat ne se trouve donc pas à ce niveau. La preuve, aujourd’hui, si vous revenez à N’Djaména après deux années d’absence, par exemple, vous vous retrouverez plus facilement dans les quartiers sud de la ville, mais pas dans sa partie nord. Et si l’on vous débarque de nuit à l’aéroport international Hassan Djamous, vous vous perdrez assurément dans cette partie de la capitale tchadienne.

De même, aujourd’hui, l’on peut faire un aller-retour de N’djaména à Moundou en une douzaine d’heures et en toutes saisons. Ce qui était impensable il y a une décennie. Car, le même trajet, en saison de pluies, exigeait au bas mot quatre jours de voyage, et/ou un détour par le Cameroun voisin (N’djaména, Maroua, Figuil) avec ce que cela comporte comme tracasseries policières avant d’entrer au Tchad par Léré et continuer sa route vers Moundou. Cette facilité de communication est propice pour les affaires. L’on peut ajouter à cela l’apport de la téléphonie mobile. L’on imagine bien ce que sera le Tchad demain si la réalisation en cours des voies reliant N’Djaména à la partie est et sud-est du pays venait à être achevée. Ajoutons également que la création des infrastructures éducatives dans les grands centres du pays permettra de décongestionner la capitale et d’améliorer les conditions d’étude des jeunes.

Mais, le développement ne se limite pas qu’aux infrastructures. Si l’on construit des hôpitaux, des centres de santé, des établissements scolaires, il faut penser à les doter en équipements et en personnel requis. Ce n’est pas tout. Il faut veiller à leur accessibilité. Ce qui suppose une amélioration du pouvoir d’achat des populations. Le développement, c’est aussi l’accès à l’énergie, aux nouvelles technologies.

Aujourd’hui, l’infrastructure se présente aussi comme le meilleur moyen de détourner l’argent public et de se remplir les poches. En ce sens, l’on peut se poser des questions sur la qualité de ces imposantes bâtisses dont la toiture laisse passer des torrents d’eau, ou sur celles qui, vues de plus près, s’apparentent à des œuvres d’amateurs.

L’un après l’autre, les rapports du Collège de contrôle de surveillance des ressources pétrolières, ceux du ministère de la Moralisation et du parlement, ont dénoncé de graves failles dans l’utilisation des ressources pétrolières, le non-respect des marchés des travaux, etc. Mais tout semble s’arrêter là. On n’a pas vu tomber les sanctions auxquelles on devrait légitimement s’attendre. Bien que les personnes ou les entreprises incriminées bénéficient de la présomption d’innocence, le lourd silence qui fait suite à ces différents documents laisse penser à un laisser-faire. Que dira-t-on si, face à ce qui s’observe, les citoyens en viennent à penser que dans cette histoire, chaque partie y trouve son compte ?

Un autre problème, les critères d’implantation des ouvrages et leur efficacité. L’établissement des infrastructures socioéconomiques s’obtient à des conditions bien précises qui peuvent être liées aux critères techniques. Mais, à défaut de prendre en compte les critères techniques et surtout si les considérations politiques prennent le dessus, il n’est pas exclu que la présence de certains ouvrages produise un effet contraire à celui attendu ou, pire, devienne source de conflits voire de violence.

Quelles efficiences attendre des infrastructures ultramodernes qui ne tiendront pas leurs promesses ou de personnes qu’on aura insuffisamment formées parce que le clientélisme et les pratiques discriminatoires et politiciennes sont passées par là ? Ou face à des équipements dont les usagers ne sauront faire bon usage parce que la conscience professionnelle aura fait place à l’appât du gain ?

http://www.cefod.org/spip.php?article2224

Comme pour la santé, l’implantation des infrastructures scolaires obéit, elle aussi, à des critères. La sélection des sites devant les accueillir se fait sur la base des données statistiques. Un questionnaire de recensement scolaire est envoyé dans ces établissements. Les renseignements recueillis concernent la situation de l’établissement, son statut (public, privé, communautaire), l’effectif du personnel enseignant, celui des élèves par niveau, l’équipement (tables-bancs), types de bâtiments (dur, semi-dur, matériaux non durables), les aspects financiers, etc.

Le nombre d’infrastructures à implanter est fonction des moyens mis à la disposition de l’Education par l’Etat et ses partenaires et la répartition se fait sur l’ensemble du pays pour permettre à chaque région d’en être dotée tout en tenant compte des résultats de ce recensement scolaire.

La distance, un argument de taille

Les besoins sont actuellement de 1406 salles de classes mais, selon un technicien, le ministère des infrastructures demande de construire des écoles à cycle complets (6 salles de classe) dotées de latrines, de clôture. "Si on construit n’importe où, on n’aura pas répondu aux besoins là où ceux-ci se font le plus ressentir", déclare-t-il. Dans le nord du pays, les villages sont distancés les uns des autres ; il faut donc une école par village. Ainsi, même dans les villages qui n’ont que 20 enfants scolarisables, on est obligé d’implanter une école. Le critère est qu’il ne faut pas plus de 5 km de distance entre le village et l’établissement devant accueillir les jeunes. Car des études ont prouvé que déjà à 3,5 km de distance séparant une école d’un village, le taux de scolarisation commence à baisser. Cela à cause du refus des parents de voir leurs enfants parcourir de si longs trajets par jour et aussi de la méconnaissance de l’importance de l’éducation par certains parents.

Régulariser des situations de fait

Mais, bien souvent, le politique fait irruption et chamboule la répartition faite par les techniciens sur la base de critères bien précis. Voici un exemple. Un jour, alors que nous nous trouvions en compagnie d’un responsable de l’éducation nationale dans son bureau, deux hommes politiques font irruption. L’un se présente comme étant un député. Ils viennent s’enquérir de l’état d’avancement des textes portant création d’un lycée dans leur circonscription. Promesse leur aurait été faite par le chef de l’Etat lors d’un de ses passages. Le ministre de l’Education nationale qui faisait partie de la délégation aurait même déjà été instruit de faire aboutir le projet. Dossier à l’appui, le technicien leur prouve que la localité en question ne dispose en tout et pour tout que de 93 élèves (44 en 6e, 26 en 5e, 10 en 4e et 13 en 3e. La norme pour bénéficier d’un lycée est d’avoir au minimum 100 élèves. “C’est votre analyse à vous ; nous, c’est la politique et notre décision politique est prise. Le lycée existe déjà. Nous n’attendons qu’un acte le régularisant ", déclare le député. Que peut bien faire un technicien qui se trouve ainsi mis devant un fait accompli si ce n’est d’obtempérer ?

Naygotimti Bambé

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