18785763 views


L’Afrique et la logique des coups de force

C’est un thème qu’il serait intéressant de programmer dans les grands examens et concours aux étudiants africains, pour recueillir leurs points de vue. En effet, c’est en Afrique que l’on peut recenser les modèles les plus variés et élaborés de coups de force ou coup d’Etat. En voici quelques profils :

 Le modèle le plus ancien est celui de l’instauration du parti unique ou parti d’Etat, avec à la tête un « guide éclairé » (par qui ?), investi d’une mission divine de modeler une nation dont il en est l’incarnation parfaite et exclusive ; ce guide a toute la vie pour accomplir cette auguste mission, par conséquent il n’y a pas lieu de parler d’alternance, le concept étant une simple erreur de recopiage de la Constitution de l’ex-puissance coloniale. Ce modèle de coup de force, qui caractérisa la plupart des premiers régimes après les indépendances, n’est pas révolu et tend même à se renouveler sous des formes améliorées.
 Le modèle du « libérateur » en kaki qui vient mettre un terme à une dictature dont il n’est lui-même en réalité que l’un des piliers ; ce sont les cas des généraux arrivés au pouvoir dans les années 70 et après. Seulement, la situation qu’ils auraient héritée serait telle que le devoir leur imposerait de ne pas abandonner leur peuple au désespoir. Pour cela, ils ont besoin de tailler des institutions sur mesure, comme les uniformes et les grades dans l’armée, et de recourir au peuple pour avoir la légitimité. Avec la baïonnette dans la main, ils indiquent aux électeurs les bulletins gagnants, après quoi ils s’installent le plus confortablement possible dans leur siège de nouveau maître du pays, avec la seule intention de ne jamais le quitter que par la force.
 Puis, la démocratisation était arrivée avec ses vagues de remise en cause et ses flots de prétendants effrontés qui osent rêver aussi d’occuper le fauteuil. Que faire alors ? La solution est connue depuis des générations chez les joueurs de cartes : tricher ! En sachant toutefois que, à la fin de la partie, il y aura les traditionnelles et inévitables bagarres à main armée avec les perdants mécontents. Il suffit donc de s’être bien préparé à gérer à la fois la tricherie et ce qui s’en suivra, pour s’assurer de rester dans son fauteuil royal. C’est le type de coup de force le plus pratiqué depuis la décennie 90 en Afrique.
 Seulement, la dialectique historique voulant toujours mettre des gardes fous, les penseurs politiques ont initié la limitation de mandat en principe constitutionnel. C’est sans compter avec la force de la mégalomanie de certaines élites africaines. Pourquoi le « guide éclairé », l’homme « providentiel » grâce à qui le pays existe, devrait-il être mis à l’écart par une telle clause ? N’est-ce pas la volonté du peuple qu’il reste et qu’il reste encore tant qu’il n’a pas fini de construire la nation ? Dieu a créé la Terre en six jours et s’est reposé au septième ; donc limiter à deux mandat, c’est comme si le processus de la création du pays a été interrompu. C’est pourquoi le « guide éclairé » peut aller, comme Dieu, jusqu’à six mandats s’il le veut, avant de laisser la place à un autre, dans sa famille bénie ! La Constitution n’est pas la Bible ou le Coran, disent les partisans…
 Il y a un relent de « tribut » à payer par le peuple pour chacune des réalisations faites par le « guide éclairé » qui justifie l’attitude de ces potentats africains : « héros de l’indépendance », « libérateur de la dictature » et autres « pères fondateurs » du « grand parti rassembleur » et/ou de l’Etat, s’octroient le droit d’exiger une reconnaissance perpétuelle du peuple qui devrait se résigner à les laisser au pouvoir à vie. On ne se pose pas de question telle « à quoi sert un chef d’Etat ? », pour voir si les « réalisations » affichées en propagande étaient si exceptionnelles pour constituer une raison d’entorse à la règle centrale de l’alternance ?
 Enfin, il y a une raison récurrente justifiant le coup de force permanent : c’est la stabilité. En effet, voyez comment le pays est tranquille grâce aux efforts incontestables du « guide éclairé » ! Plus d’opposants agitateurs (rien que des figurants, les autres rachetés, tués, emprisonnés ou en exil), plus de grèves sauvages, beaucoup de fêtes et d’anniversaires dont ceux de la famille « bénie » du guide éclairé auxquels sont conviés les citoyens et où se distribuent toutes sortes de cadeaux à la mesure de la grande générosité du guide, du « père » de la nation ! Les bons sujets reçoivent quelques promotions, des infrastructures pour leurs villages, des comptes garnis, etc. Ce qui ne serait pas possible si l’Etat fonctionnait normalement selon le modèle standard initial de la république.
 Par ailleurs, la richesse et l’opulence attirent nécessairement la jalousie et la convoitise. Alors pourquoi c’est telle famille qui s’arrogerait le droit d’en jouir quasi-exclusivement ? Comme on ne parle pas d’alternance mais on chuchote plutôt la succession, comme dans une dynastie, le seul moyen « d’être calife à la place du calife » est de renverser par tous les moyens, le calife. Heureusement que les vautours sont nombreux à faire la ronde dans le ciel africain ; ces vautours ce sont les intérêts étrangers en quête de minerais et de nouveaux débouchés. Pour manger des cadavres, il faudrait en faire, d’où la multiplication des phénomènes de rébellions armées par ci par là en Afrique. Surtout ne pas se poser de question sur les sources de financement des armements ni sur les conséquences des conflits armés, mais regarder en face les injustices, les insolences et l’arrogance du potentat à éliminer. Les conséquences de la lutte armée font partie du prix à payer pour arriver au seul but : le pouvoir…
Finalement, toutes les formules de coups de force ne suffisant pas, la dernière et l’ultime, qui défie tous les dispositifs sécuritaires, les sacrifices mystiques et les tripatouillages des textes et des élections, c’est la mort ! La mort qui est le garde fou le plus intransigeant devant la sottise humaine. Personne, pas même les « guides éclairés » les plus puissants, ne peut en prévoir l’échéance. Vu les âges avancés et les états physiques de nos dirigeants africains actuels, elle agite son harpon imprévisible pour réaliser son coup de force final et sans appel le moment venu. Et cela commence à inquiéter même les parrains rajeunis des puissances occidentales, puisque les probabilités de ce coup de force d’un genre insaisissable sont très concentrées en Afrique. Quand les Africains auront trouvé la parade à cette dernière forme de coup de force, on dira alors : « Dieu est grand mais Africain n’est pas petit dé !? »
L’Afrique connait aussi les plus beaux exemples de résistance à la folie du pouvoir et aux coups de force, avec les cas de la Mauritanie et du Niger. Si ailleurs, la confusion totale des pouvoirs (Exécutif, Législatif et Judiciaire) dans la machine du parti dominant et entre les mains d’un clan tout puissant, a permis la réalisation sans obstacle de coups de force interne, les élites de ces deux pays cités viennent démontrer qu’il n’y a pas que des médiocres et des lâches inconscients en Afrique. En effet, dans les pays où les putschistes n’ont pas la tâche facile en ce moment, l’on observe qu’il y a une classe politique responsable, très attachée aux fondamentaux de la république et à l’alternance. Parfois, comme en Guinée Conakry ou en Côte d’Ivoire, une société civile très audacieuse s’est imposée pour compenser les turpitudes d’une classe politique corrompue. Quand aucun de ces facteurs n’a pu être actionné, comme en Afrique centrale, les putschistes roulent sur des boulevards ouverts par la démission des élites du pays. Quelles que soient les issues de ces résistances en cours, elles auront fait comprendre à l’opinion publique internationale et aux putschistes singulièrement qu’il y a encore de la dignité chez certains peuples africains.
Même si les formules de coups de force vont continuer de se multiplier dans les temps à venir, à cause d’une recomposition inévitable du paysage politique africain et des générations aux affaires, il n’est pas sûr que les tentatives de coups de force puissent aboutir si facilement partout. Disposer des forces armées ou s’emparer d’un palais présidentiel ne suffiront pas toujours aux candidats putschistes pour s’imposer sur la souveraineté populaire, encore moins l’organisation en sous-main de quelques manifestations de soutien de façade en puisant dans les viviers des militants des ex-partis uniques.

Enoch DJONDANG