14910382 views


La voix des pouvoirs

J’ai eu récemment une discussion sur le rôle des médias au Cameroun, avec un cadre de la présidence de la République. Ce dernier me disait qu’il avait l’impression que les médias camerounais ne servent qu’à amuser la galerie. Qu’à la limite, les détenteurs d’enjeux de pouvoir jettent un coup d’œil sur la presse juste pour se divertir. Pour me convaincre, il m’a dit que la presse avait épilogué de longs mois durant sur un hypothétique remaniement ministériel sans que cela n’émeuve le pouvoir de Yaoundé, et qu’il a suffi juste de quelques lignes dans le panafricain Jeune Afrique pour que toute la présidence de la République se mettre en branle et que le secrétaire général, Laurent Esso, fasse un démenti officiel.
Je lui ai rétorqué que son analyse était un peu superficielle. Comme pour me donner raison, quelques temps après la publication par Le Messager de l’article sur l’un des aspects du récent séjour de la première dame, Chantal Biya à New-York aux Etats-Unis, le ministre de la communication a commis une lettre d’opinion comme pour répondre au Messager. A sa suite, le cabinet civil a réagi à travers un droit de réponse pour indiquer ce qu’il était bon de retenir, selon lui, de cette visite. Le grand reportage du Messager sur Bakassi a aussi touché le gouvernement, dont le Premier ministre et le ministre de la Défense, qui ont pris des mesures dans le dessein de corriger les pratiques dénoncées.
Je ne sais pas ce qui fondait, au juste, la conviction de mon interlocuteur. A l’analyse, il semblait me dire : “Ce que vous traitez dans vos publications, croyant provoquer une révolution, ne peut en réalité pas avoir un impact significatif sur la manière de gérer le pouvoir au Cameroun.” Il paraît qu’il était au courant des conclusions du rapport de l’Action catholique contre la faim et me prévenait, par des voies détournées, que le tapage que la presse pourra faire aura un effet probablement nul.
Je suis d’accord avec lui que l’impact du travail des médias en démocratie n’est fort que quand les pouvoirs y accordent de l’intérêt. Mais je suis heureux que certains travaux, publiés autant dans la presse éditée au Cameroun que dans celle éditée à l’étranger, aient fait frémir le gouvernement. Il s’agit des travaux sensibles, des sujets cruciaux pour la vie des populations et la gestion du pouvoir. Les biens dont la traçabilité des acquisitions ne respecte pas l’éthique font partie de ces sujets-là.
Les articles sont publiés, à la fois par la presse dite internationale et par les médias nationaux. On peut parier que le gouvernement et particulièrement la présidence de la République se sentiront concernés. L’important n’est pas qu’ils se sentent concernées, mais qu’ils réagissent. C’est vrai, le rapport mentionne que la présidence camerounaise n’a pas démenti les informations sur les biens du président Biya, de ses satellites, ainsi que ses dons. Mais c’est pas suffisant.
L’opinion internationale et le peuple camerounais attendent d’avoir la version du président camerounais ainsi que des personnes qui lui sont proches, citées dans le rapport. L’exercice aura le mérite de fixer les pauvres Camerounais sur ce qui pourrait être la vérité dans cette affaire. Le peuple attend donc. En attendant, une préoccupation transparaît : qu’arriverait-il si les députés saisissent l’occasion de l’actuelle session parlementaire pour poser des questions sur le sujet au gouvernement ? Par ailleurs, est-il interdit à la justice camerounaise d’ouvrir une enquête pour y voir clair, à savoir si les biens cités sont effectivement mal acquis ou alors Paul Biya et ses proches sont simplement calomniés. Le président bénéficiant de l’immunité que lui confère la Constitution, les autres personnes citées pourraient répondre aux magistrats.
Au Niger, les autres piliers de la démocratie – le législatif et le judiciaire – ont montré que le temps de l’unanimisme autour des actes du chef de l’exécutif est révolu : l’Assemblée nationale et la Justice camerounaises peuvent-elles s’en inspirer ? Autrement dit, l’Epervier peut-il avoir le culot de planer sur Etoudi ?
Il s’agit manifestement là d’un tournant dangereux pour la démocratie camerounaise. Mais une sagesse villageoise enseigne que ceux qui n’ont rien à cacher n’ont pas peur du passage du gendarme. Qu’en est-il chez le président Biya ?

Par Marlyse SIBATCHEU
Le 25-06-2009
LeMessager