Devant la triste situation que notre pays est en train de traverser ce dernier temps, tout le monde parle de la paix, et j’ose croire que c’est avec un cœur sincère. Mais je me demande où se trouve le blocage qui empêche d’y arriver. Ce mot magique a-t-il le même sens pour tout le monde ? La paix, comme il est difficile de la définir, je commence par dire ce qu’elle n’est pas : la paix n’est pas une simple absence de la guerre ; elle n’est pas la cohabitation dans le mensonge ; elle n’est pas la flatterie. Elle est comportement et respect de l’autre. Elle a pour fondement la vérité et la justice.
Dans la crise que traverse notre pays, chaque groupe dit qu’il est en train de lutter pour la paix de ses compatriotes. Mais il ne faut surtout pas que ceux pour qui on se bat disent qu’on n’est pas sur le bon chemin. Même si la télévision tchadienne montre chaque jour les corps calcinés de nos compatriotes, il faut toujours dire que c’est bon, c’est un signe de la paix et que nous sommes en paix parce que les mercenaires sont loin de nous ; même si l’UNICEF s’engage à accueillir les enfants soldats prisonniers de guerre, il faut toujours dire que ce sont des adultes, ou que ce sont des enfants pris ailleurs et non au combat etc.
Ces derniers temps, on n’arrive pas à réagir à la parole de l’autre sans injurier. Tout le monde est sur la défensive au point de ne pas prendre une seconde pour voir s’il n’y a pas quelque chose de positif dans ce que l’autre dit. On est prêt à faire la paix, mais à condition que l’autre nous applaudisse, même si nous sommes dans l’erreur. Faut-il rappeler les multiples appels du Dr Djimé Adoum, d’Enoch Djondang et de Joe Al et des autres compatriotes à renoncer à la guerre ?
La recherche de la paix commence par la reconnaissance de ce qu’il y a de positif et de vrai en l’autre avant de voir ses erreurs. Pour beaucoup de nos compatriotes, il n’est pas question d’aider ceux qui se trompent à reprendre le bon chemin. Ainsi, pour les partisans de la lutte armée (du côté rebelle), il n’y a rien à faire, le président Idriss Deby et les membres de son gouvernement doivent disparaître physiquement, purement et simplement. Car, ce sont eux la cause du malheur des Tchadiens, et donc avec leur mort ça sera le paradis. Et pour les autres (ceux du côté gouvernemental), la paix ne viendra qu’avec l’anéantissement total des mercenaires soudanais. Tout Tchadien qui se trouve de l’autre côté est Soudanais, et donc appelé à disparaître lui aussi.
Ailleurs, les jeunes talents font la fierté de leurs nations, mais ici, les nôtres reculent en cherchant à se nuire réciproquement au lieu de se livrer à une compétition constructive; sous d’autres cieux, devant une crise sans issue comme celle que nous sommes en train de vivre, la contribution de la société civile est d’une grande importance, et les différentes associations ou organisations sont conviées à la réflexion pour la recherche de la paix durable. Mais chez nous c’est le contraire. Pour être bien vu, ou pour ne pas risque de mourir, il faut se trouver dans un camp ou dans l’autre pour applaudir.
Comment comprendre les violentes réactions de certains compatriotes contre ceux qui analysent les situations et font des propositions allant dans le sens de la paix ? Pourquoi veut-on amener les hommes de la paix à dire que la guerre est bonne quand le monde entier la condamne ? Pourquoi les partisans de la lutte armée ne peuvent-ils pas accepter que cette guerre soit tribale et qu’elle n’apportera jamais la paix au Tchad ? Si de l’intérieur de la rébellion, une personnalité comme le Dr Albissaty Saleh Allazam a avoué qu’au lieu de chercher à vaincre Deby, il faudrait d'abord se vaincre. Vaincre notre égoïsme, notre opportunisme, nos coups bas; en un mot vaincre notre morale politiquement criminelle…, cette vérité vaut pour tout le monde. Tout le monde est égoïste, opportuniste avec des coups bas, certes à des degrés différents. Si cette morale politiquement criminelle n’est pas vaincue en chacun, la paix sera toujours un vain mot.
Je crois qu’il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que dans le gouvernement comme au sein de la rébellion, il y a des gens qui cherchent vraiment la paix des Tchadiens, et qu’il y a aussi ceux qui se plaisent dans le désordre comme des poissons dans l’eau. Ce sont ces nostalgiques des désordres qui, de part et d’autre sont des vrais ennemis de la paix.
Certes, on ne peut pas condamner pour condamner ceux qui ont pris les armes. Il est vrai qu’il faut d’abord se demander pourquoi ils les ont pris. Si les hommes de consensus comme Adoum Maurice El Bongo, le président du praesidium de la CNS, son premier vice président Youssouf Saleh Abbas, et Djibrine Assali sont aussi passés par la rébellion, il faut se dire qu’il y a une chose qui ne va pas dans notre pays, et qu’il faut en chercher les causes. Mais en même temps il faut se demander pourquoi les deux premiers ont très vite abandonné la lutte armée. Il y a là également une chose qui ne va pas, et il faut aussi chercher les causes.
Si j’ai compris certains de nos compatriotes, la raison pour laquelle ils ont pris les armes, c’était pour lutter contre les injustices, l’ethnicisme, le tribalisme, le régionalisme, la corruption etc. Mais il me semble que ces mêmes maux sont présents au sein des politico-militaires, et qui sont la cause du départ des uns, et du malaise actuelle des autres. En parcourant les sites internet, on voit bien qu’il y a un grand malaise entre les différents chefs rebelles, et j’ose craindre que le risque du pire soit très grand chez eux, sans minimiser la réalité qui se vit au quotidien. Pour cela, je suis d’accord avec mes compatriotes KWEN (Kamis, Wordougou, Eriteïro et Nadji) qui disent dans leur article intitulé "Changer de fusil d’épaule" sur le site Tchadactuel.com. Mes compatriotes disent ceci : Ne cherchons pas des boucs émissaires, essayons de régler nos problèmes. Si sagesse et raison ne peuvent ramener tout le monde à une table ronde pour des discussions profondes et fécondes sur l’Etat et la société alors l’histoire en jugera. Même là, ceux dont la vocation est de détruire le Tchad, l’histoire les rattrapera. L’impunité advi æternam n’existe plus dans le monde actuel. A supposer qu’ils échappent aux mailles de la trappe morale et éthique, la mort nous guette et pour ceux qui y croient l’au-delà nous attend! Mes compatriotes ont tout dit, et je partage entièrement leur souffrance. Ce qu’ils disent me rappelle le discours du président Barak Obama à l’occasion de son investiture. Ne cherchons pas à accuser en premier lieu les autres pays. Leur part de responsabilité dans la déstabilisation de notre n’est pas à nier. Mais voyons aussi la notre. Eux, ils cherchent leurs intérêts, et c’est normal pour eux. Mais nous, aimons-nous vraiment notre pays ? C’est à nous de choisir le chemin de la paix pour notre pays. Que chacun de nous se regarde en face pour voir sa part de responsabilité dans la destruction de ce pays. C’est seulement à cette condition que nous pouvons chercher ce qui est bien, pas peut-être pour nous mais pour ceux qui viendront après nous, c’est-à-dire les générations futures.
Abbé Djimasbeye Tolna Jean-Pierre.
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