Enjeux de la question :
Le Borkou-Ennedi-Tibesti (BET) est la région la plus au Nord du Tchad, occupant près de 50% de la superficie nationale (qui est de 1.284.000 km²), soit à peu près la France. Cette région cumule les singularités : la plus faible densité de population, les distances les plus grandes entre agglomérations, un climat aux extrêmes, des populations sous-administrées depuis l’époque coloniale, etc. Trois sous-régions : 1) le Tibesti (avec les localités de Bardaï, Zouar, Aouzou), frontalier de la Libye et du Niger, peuplé de Toubous ou Tédas, dont sont issus les personnalités comme Goukouni Oueddeï et feu Youssouf Togoïmi ; 2) le Borkou plus au centre (Faya Largeau, Kirdimi, Gouro) dont sont issus l’ex-président Hissène Habré, Mahamat Nouri, feu Dr Mahamat Guetty, 3) l’Ennedi (Fada, Bahaï, Ounianga) frontalier du Soudan et dont sont issus Idriss Déby itno, Adoum Togoï et les frères Erdimi. Le BET est une région regorgeant de richesses non exploitées ! Paradoxalement, le BET aura connu beaucoup de métissages notamment avec la partie Sud du Tchad !
Bref rappel historique : le BET était resté sous administration française (légion militaire d’Outre-Mer) jusque vers 1970. Le passage de témoins aux administrateurs tchadiens s’est suivi d’un basculement progressif vers la rébellion du FROLINAT. Ainsi, dès les années 1972, le nouveau front rebelle ouvert au Tibesti a pris son envol par l’affaire de prise d’otage « Affaire Françoise Claustre » qui propulsera Hissène Habré et Goukouni Oueddeï au devant de la scène publique pour de bon. En 1976, une scission entre les partisans des deux personnages clés verra le début de l’implication massive de deux puissances voisines dans les affaires du Tchad : d’un côté la Libye (ayant occupé la bande d’Aouzou) soutenant la tendance Goukouni, et de l’autre le Soudan soutenant la tendance Habré, puis plus tard Idriss Déby Itno contre Hissène Habré. Le BET exerce le pouvoir politique depuis 1979. Ce qui rend cette région comptable principal de la vie publique jusqu’à l’heure actuelle ?
Spécificités relevées : Il n’y avait pas de particularismes affectés aux ressortissants du BET avant le règne de Hissène Habré. La région était politiquement ancrée dans la mouvance générale du FROLINAT, de sa vision politique et de ses méthodes de gouvernance. Mais sitôt installé au pouvoir, le régime de Hissène Habré va instaurer des spécificités dérogatoires à l’Etat unitaire :
1. Une discrimination pénale et civile en faveur des ressortissants du BET devant le tribunal coutumier central du Sultanat urbain de N’Djaména, dont la jurisprudence s’étendra à tout le Tchad. En cas d’homicide, le cas des ressortissants du BET est traité selon leurs références coutumières monétairement actualisées, au détriment à la fois de la loi nationale et de l’entente intercommunautaire contre la Dia et la vengeance collective. Ce fut la première spécificité dérogatoire aux principes de l’Etat unitaire imposée au nom du grand BET (incluant une partie du Biltine et du Nord-Kanem). Les autres populations tchadiennes vont désormais prendre en aversion les ressortissants du BET et vice versa dans les rapports conflictuels courants ;
2. Une structure administrative appelée « Mission de réhabilitation du BET » sera créée, dans le but de reconstruire la région ravagée par l’occupation libyenne ; personne ne saura ce que cette mission aurait réellement fait des fonds publics mobilisés à cet effet, et la région dans l’ensemble n’aura connu aucun investissement réel, sauf preuve du contraire. Les fédéralistes en font un argument pour démontrer que le BET s’était déjà comporté en Etat fédéré dans l’entité nationale ;
3. Des milieux politiques et intellectuels font remarquer que le BET aurait toujours dérogé à la règle égalitaire du paiement des impôts depuis Tombalbaye, sans que des dispositions légales ne viennent consacrer cette dérogation régionaliste. En effet, si les Tchadiens ont tous les mêmes devoirs au regard des fondamentaux de la Constitution, dont celui de supporter ensemble la charge du fonctionnement de l’Etat, seule une loi pourrait épargner cette responsabilité temporairement à une région ou une catégorie d’individus. Car le paiement des impôts justifie aussi la prise en charge par les pouvoirs publics des besoins des populations contributrices. Or, par une sorte de praxis consacrée, certains ne devraient rien supporter mais auraient droit à tout : c’est l’un des différents latents qui menacerait le caractère unitaire de l’Etat et l’esprit de solidarité nationale ;
4. Destination « Affectation » ou « Bagne » ? : suite à de nombreuses péripéties rapportées sur les traitements que subiraient les fonctionnaires et militaires « allogènes » affectés dans la région du BET, une réticence générale s’est développé dans les milieux administratifs quant à aller servir volontairement et librement sur place. Pendant longtemps, les autorités locales étaient obligées de refuser les permissions et congés aux agents de peur que ceux-ci, une fois quittés la région, n’y reviennent plus reprendre leur service. Ce phénomène ne serait pas lié à la guerre et à l’insécurité, mais plutôt à l’agressivité et au mépris des autres cultivés par certains cercles locaux depuis l’arrivée au pouvoir de personnalités issues de la région. Vrai ou pas, les conséquences rejaillissent durement sur les populations locales qui manquent du minimum d’encadrement administratif et socioéconomique vu ailleurs. C’est un véritable contraste inexplicable entre l’état de paupérisation croissant des populations d’un côté et l’embourgeoisement effrénée de certains ressortissant à N’Djaména et dans d’autres régions du Tchad. A se poser la question de savoir : que veut-on faire du BET ? Cette région n’est pas si inhospitalière par son caractère désertique : le BET est un plateau de richesses immenses, du sol (avec de grandes oasis et palmeraies), de la nature (un potentiel touristique au moins égal à celui de la Tunisie) et du sous-sol (scandale géologique confirmé depuis l’époque coloniale française). Manifestement, la légendaire culture d’hospitalité et de tolérance « gorane » aurait subit de fortes érosions des aventurismes politico-militaires de ces trois dernières décennies. Voilà un autre enjeu du problème à clarifier !
5. Peut-être à cause du démantèlement progressif des forces armées nationales vers les structures armées tribales ou claniques, ou des terribles luttes de pouvoir qui se jouent malheureusement en impliquant au premier plan des personnalités issues de la région du BET, un profond déséquilibre ethnique aurait gangréné la force publique. Toute une région semblerait vivre autour de l’armée et de ses ressources. Conséquemment, les exactions et les reproches faites aux éléments en armes ici et là rejailliraient globalement et sans discernement sur l’ensemble des ressortissant de cette région, comme si tous devraient être comptables des dérapages d’une conjoncture politique sombre et douloureuse. Des élites de cette région du BET vivent à juste titre ces ressentiments épidermiques des autres Tchadiens à leur endroit comme une offense et une injustice. Le débat national ou le dialogue public s’en trouve vicié ou tronqué parce que dominé par des préjugés et des rancœurs. Par exemple, beaucoup de Tchadiens pensent que les guerres actuelles leur seraient imposées par les ressortissants d’une seule région en quête du pouvoir et du gain facile, malgré le constat unanime de la mauvaise gouvernance. Comment faire pour mettre un terme à ces quiproquos et à cette confusion globalisante et pénalisante envers les ressortissants du BET ? C’est l’un des enjeux du débat !
Approche méthodologique :
Le sous-thème sur le BET n’est pas exclusif pour les ressortissants de cette région et mal intentionné : quand il y a problème qui perdure et qui fait tant de victimes d’année en année, il importe de le prendre à bras le corps pour le régler une fois pour toute ! Ainsi en a-t-il été de l’Apartheid en Afrique du Sud et des questions de minorités dans d’autres régions du monde. La résolution passe par une clarification des choses, une séparation entre les faits réels (qui ont des auteurs) et les préjugés (qu’on impute à des innocents). L’exercice permet de guérir des plaies béantes, cancéreuses, de promouvoir la tolérance et le pardon, de libérer des populations des chaînes de la haine et de la peur que leur inspirent leurs rapports difficiles avec les autres groupes. Enfin, il permet aux élites politiques d’un pays de s’entendre pour faire de bonnes lois et les appliquer, de faire des choix de développement qui ne lèsent personne, d’animer la vie publique sans que le moindre sujet abordé ne risque d’entraîner bagarres et guerres inutiles ! Le site Tchadnouveau.com souhaite que le traitement de ce thème et les contributions attendues soient des plus objectifs et des plus sincères, pour aller dans le sens de la construction d’un Tchad Nouveau où aucun groupe, aucune région ne sera indexée, marginalisée ou haïe par la faute des mauvaises pratiques et des confusions du passé !
A vous la plume !
Enoch Djondang
tchadnouveau.com
