18786239 views


L' Histoire Politique du Tchad

LANNE, Bernard. 1998, Histoire politique du Tchad de 1945 à 1958. Administration, partis, élections, Paris : Karthala, 352 pages.
Ancien administrateur de la France d'Outre-mer, spécialiste du Tchad où il a servi pendant 15 ans à partir de l'indépendance comme directeur de l'Ecole nationale d'administration, B. Lanne livre ici le produit d'un travail scrupuleux mené au Centre des Archives d'Outre-mer d'Aix-en-Provence et complété par l'utilisation d'une bibliographie restreinte, ajoutant aux ressources d'archives un certain nombre d'autres documents et rapports officiels, près d'une vingtaine de périodiques, et quelques études monographiques consacrées au Tchad sous forme de biographies, de témoignages personnels et d'analyses institutionnelles plus ou moins spécialisées. Il n'oublie pas de mentionner l'ancienne étude de J. Le Cornec qui, il y a plus de trois décennies, constituait une référence pour les apprentis africanistes d'alors, à savoir l'Histoire politique du Tchad de 1900 à 1962, auquel le texte de B. Lanne se réfère abondamment, accréditant ainsi la pertinence renouvelée de cette Histoire pionnière.

Il est vrai que, outre la distance temporelle qui les sépare, ces deux auteurs ne se situent pas sur le même registre. Le premier s'essayait à une analyse politique dont les termes sont sans doute aujourd'hui datés, alors que le second nous livre une chronique des treize années qui, de 1945 à 1968, soit, pourrait-on dire, de la libération de la France à la libération du Tchad, ont conduit à l'indépendance de cette composante de l'AEF. Cette chronique est placée sous le contrôle de l'un des grands acteurs de cette période, l'administrateur puis leader politique d'origine guadeloupéenne Gabriel Lisette. Cette référence tutélaire est somme toute assez secondaire (encore qu'au delà des archives, il soit important de pouvoir faire attester de l'exactitude des informations éventuellement non écrites et non factuelles données) dans la mesure où l'auteur qualifie de "politique" une histoire qui est avant tout institutionnelle.

La "politique" dont il est question ici est celle qui peut être construite au travers de la lecture des journaux officiels, de rapports administratifs, de décisions de conseils et assemblées qui se succèdent et au fil d'élections, échéances ritualisées fournissant à des organisations partisanes plus ou moins manipulées l'occasion de compter leurs voix ; en un mot, transposé au contexte de la situation coloniale, c'est un travail s'inscrivant dans la tradition juridique française qui considérait, avec le professeur Marcel Prélot, que la science du politique était "la science de l'Etat, de tout l'Etat, du seul Etat".

Une vision aussi étroite du politique tel qu'on l'enseignait dans les facultés de droit il y a un demi-siècle fait que le lecteur qui voudrait trouver ici une tranche de l'histoire des enjeux et des forces sociales, économiques et politiques qui se sont affrontés sur le territoire tchadien entre F. Eboué et F. Tombalbaye ne trouvera pas totalement son compte dans cet ouvrage. Ce que nous avons là, c'est une chronique des antichambres ministérielles, des couloirs et bureaux des palais des gouverneurs, où des notabilités venues de Paris (dont un jeune ministre qui deviendra Président de la République) et des cantons tchadiens s'efforcent de faire leur histoire à coup de réformes administratives et de scrutins. Ceux-ci, mimant le débat démocratique plus qu'ils ne le préparent, ponctuent le cours d'un temps que l'auteur relate avec précision, fournissant ainsi au lecteur un ensemble d'informations auxquelles l'accès était jusqu'ici malaisé.

De ce fait, ce livre doit retenir l'attention du spécialiste du Tchad colonial, post-colonial, sinon contemporain, ne serait-ce que parce que ces informations fiables permettent de replacer les observations actuelles que peuvent faire aujourd'hui le juriste ou le politologue, mais aussi le sociologue et l'anthropologue, dans une nécessaire perspective historique.

Mais au-delà, cette chronique érudite, émaillée des portraits d'époque des principaux acteurs, évoquant le déroulement de quelques troubles en apparence épisodiques, mais peut-être plutôt endémiques, se refuse à toute réflexion critique sur les modalités et les incidences de ces jeux de pouvoir entre membres d'une sorte de nomenklatura hétéroclite.

Elle montre pourtant à longueur de pages que cette dimension décisive du politique, fut-elle lue simplement au travers du prisme institutionnel, a toujours été quelque peu chaotique et incapable d'ancrer dans le territoire une culture politique démocratique sans laquelle les prétentions à l'établissement d'un Etat de droit sont assez vaines. Au regard des questions fondamentales que soulève actuellement le politique en Afrique, on ne peut donc que regretter que B. Lanne, dont les commentaires pourraient faire autorité, soit resté aussi discret.

François CONSTANTIN
CREPAO, Faculté de droit