3920676 views


Des Camerounaises, femmes de ménage au Liban

Attirées par un salaire a priori intéressant ou persuadées de pouvoir rallier ensuite plus facilement l'Europe ou les États-Unis, des Camerounaises partent au Liban comme employées de maison. Arrivées à destination, beaucoup déchantent.A Beyrouth, plusieurs Africaines sont mortes en 2006 au cours des bombardements israéliens. Comme chaque jour, elles étaient enfermées par leurs patrons et n'ont pas pu s'enfuir des maisons en flammes", témoigne Lucrèce.Jointe au téléphone, Nadine, se trouve, elle, depuis près de deux ans au Liban."Je n'en peux plus. Je suis vendue de maison en maison comme une esclave. Je veux retourner au pays", supplie-t-elle.
[Yaoundé - Cameroun] - 23-04-2008 (Charles Nforgang)
Attirées par un salaire a priori intéressant ou persuadées de pouvoir rallier ensuite plus facilement l'Europe ou les États-Unis, des Camerounaises partent au Liban comme employées de maison. Arrivées à destination, beaucoup déchantent.

"Agence recrute Baby syster pour travail en Asie et au Moyen-Orient. Se munir d'un passeport en cours de validité." Des annonces de ce type apparaissent parfois dans les journaux camerounais, contact téléphonique à l'appui. Celles-ci font courir de nombreuses jeunes femmes en quête d'un travail que des intermédiaires locaux leur présentent comme bien rémunéré dans un pays qu'elles croient être un tremplin pour gagner ensuite plus facilement l'Europe ou les États-Unis. Une fois arrivées à destination, beaucoup déchantent… "Au Liban, j'ai compris que les informations que j'avais reçues avant mon départ d'une de mes cousines, elle aussi bonne dans ce pays, et des rabatteurs étaient toutes fausses.
A Beyrouth, plusieurs Africaines sont mortes en 2006 au cours des bombardements israéliens. Comme chaque jour, elles étaient enfermées par leurs patrons et n'ont pas pu s'enfuir des maisons en flammes", témoigne Lucrèce*, renvoyée au Cameroun après dix jours au Liban, car testée positive à l'hépatite virale. Jointe au téléphone, Nadine*, se trouve, elle, depuis près de deux ans dans ce pays. Elle dit se cacher pour répondre, ses patrons lui interdisant d'avoir un téléphone. "Dites-moi d'abord comment vous ferez pour m'aider à sortir d'ici. Je n'en peux plus. Je suis vendue de maison en maison comme une esclave. Je veux retourner au pays", supplie-t-elle. Rentrée au Cameroun après trois ans au Liban, Pauline souhaite, elle, oublier cet épisode de sa vie.

"1 500 dollars pour me libérer"

Le recrutement des Africaines en direction du Liban a pris de l'ampleur ces cinq dernières années, notamment grâce à Internet qui permet de contacter sur place, plus ou moins directement, des bureaux de placement. Nadine se souvient de son parcours chaotique, après avoir versé à son rabatteur au Cameroun 800 000 Fcfa (plus de 1 200 €). À son arrivée à Beyrouth, un de ces bureaux retient son passeport, puis la confie à une famille d'accueil. Réprimandée, voire battue à la moindre faute, elle est renvoyée. Son bureau lui trouve une seconde "famille".

Là-bas, sa nouvelle patronne la soupçonne d’avoir des relations sexuelles avec son époux. Seconde expulsion et troisième puis quatrième et cinquième famille... Nadine soutient avoir été renvoyée pour avoir résisté aux avances de ses patrons. De nombreuses compatriotes seraient, selon elle, dans la même situation. "Après plus d'un an et demi à Beyrouth, on me demande 1 500 dollars pour me libérer, alors que j'ai à peine reçu la moitié du salaire prévu pour le temps que j'ai déjà passé ici", se plaint encore Nadine. Au Liban, les femmes de ménage touchent environ 150 dollars par mois à partir du quatrième mois, les trois premiers étant retenus par le bureau de placement.

Si elle souhaite rompre le contrat qui la lie en général pendant trois ans, la domestique doit verser à son bureau jusqu'à 3 000 $. "Cette somme représente le prix du billet d'avion et les autres démarches entreprises pour la venue de la ménagère et la rupture de son contrat", justifie la mère de Nadine, devenue… rabatteuse après le départ de sa fille. "Ma fille aime trop se plaindre. En quoi faire le ménage est-il difficile? Il faut simplement respecter son patron et faire tout ce qu'il te demande. Trois ans plus tard, tu es libre de rentrer ou d'y rester à ton propre compte", minimise la maman, pour qui enfermer des employées en l'absence de leurs patrons, c'est les protéger contre le terrorisme. Et, les priver de téléphone et d'Internet, les aider à se consacrer entièrement à leurs tâches domestiques...

Autorités peu concernéesTout le monde n'est pas de cet avis. "Nous avons rencontré des filles intéressées par le Liban, le Qatar ou l'Arabie Saoudite. Les témoignages de certaines qui y ont séjourné ne sont pourtant pas gais…", remarque Deline Guepjop, co-directrice de Ménage Plus, une structure locale qui recrute, forme et place des femmes de ménage. "Nous ne sommes pas prêtes à envoyer des ménagères en dehors du Cameroun.

Nous devons toujours nous assurer qu'elles sont bien traitées et que leur contrat est respecté. Au pays, nous avons le loisir de faire des descentes inopinées pour vérifier", complète Ursula Dippah Kayesse, sa collègue. De leur côté, les autorités camerounaises semblent, jusqu'à présent, peu concernées. "Sur le terrain, nos propres agents ne remontent pas toujours l'information.

C'est quelquefois à travers vos écrits que nous sommes informés de certaines réalités", confie un responsable de l'émi-immigration. "Nous ne savions pas que des filles allaient travailler au Liban. Si ces majeures choisissent d'aller se chercher ailleurs, nous ne pouvons rien faire. Elles sont responsables de leurs actes", ajoute un cadre régional du ministère de la Promotion de la femme et de la famille qui a requis, lui aussi, l'anonymat.

© 2008 Syfia /Icicemac